DE MADAME DE SÉVIGNÉ.
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trouvez embarrassé dans votre religion sur ce qui se passe àRome et au conclave : mon pauvre cousin, vous vous méprenez.J’ai ouï dire qu’un homme d’un très-bon esprit tira une consé-quence toute contraire au sujet de ce qu’il voyait dans cettegrande ville : il en conclut qu’il fallait que la religion chrétiennefût toute sainte et toute miraculeuse, de subsister ainsi parelle-même au milieu de tant de désordres et de profanations :faites donc comme lui, tirez les mêmes conséquences, et songezque cette même ville a été autrefois baignée du sang d’un nombreinfini de martyrs ; qu’aux premiers siècles, toutes les intriguesdu conclave se terminaient à choisir entre les prêtres celui quiparaissait a voir le plus de zèle et de force pour soutenir le martyre;qu’il y eut trente-sept papes qui le souffrirent l’un après l’autre,sans que la certitude de cette fin leur fit fuir ni refuser uneplace où la mort était attachée : et quelle mort ! Vous n’avezqu’à lire cette histoire, pour vous persuader qu’une religionsubsistante par un miracle continuel, et dans son établissementet dans sa durée, ne peut être une imagination des hommes.Les hommes ne pensent pas ainsi : lisez saint Augustin dans saVérité de la religion ; lisez VAbbadie *, bien différent de ce grandsaint, mais très-digne de lui être comparé, quand il parle de lareligion chrétienne : demandez à l’abbé de Polignac s’il estimece livre. Ramassez donc toutes ces idées, et ne jugez point silégèrement ; croyez que, quelque manège qu’il y ait dans le con-clave, c’est toujours le Saint-Esprit qui fait le pape ; Dieu faittout, il est le maître de tout, et voici comme nous devrionspenser : j’ai lu ceci en bon lieu : Quel mal peut-il arriver àune personne qui sait que Dieu fait tout, et qui aime tout ce queDieu fait? Voilà sur quoi je vous laisse, mon cher cousin.
300. A M. de Coulanges,
QUI ÉTAIT^ALORS A ANCI-LE-FBANC , CHEZ MADAME DE LOUVOIS.
A Grignan , le 9 septembre 1694*
J’ai reçu plusieurs de vos lettres, mon cher cousin ; il n’y ena point de perdues, ce serait grand dommage, elles ont toutesleur mérite particulier, et font la joie de toute notre société : ceque vous mettez pour adresse sur la dernière, en disant adieuà tous ceux que vous nommez, ne vous a brouillé avec per-sonne ; Au château royal de Grignan. Cette adresse frappe,donne tout au moins le plaisir de croire que, dans le nombrede toutes les beautés dont votre imagination est remplie, celle
1 Auteur d’un livre sur la Périté de la religion chrétienne. 11 était protes-tant.