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LETTRES
de ce cliàteau, qui n’est pas commune, y conserve toujours saplace, et c’est un de ses plus beaux titres : il faut que je vousen parle un peu, puisque vous l’aimez. Ce vilain degré par oùl’on montait dans la seconde cour, à la honte des AdHémars,est entièrement renversé, et fait place au plus agréable qu’onpuisse imaginer ; je ne dis point grand, ni magnifique , parceque ma fille n’ayant pas voulu jeter tous les appartements parterre, il a fallu se réduire à un certain espace, où l’on a faitun chef-d’œuvre. Le vestibule est beau, et l’on y peut mangerfort à son aise ; on y monte par un grand perron ; les armes deGrignan sont sur la porte ; vous les aimez, c’est pourquoi jevous en parle. Les appartements des prélats, dont vous ne con-naissez que le salon, sont meublés fort honnêtement, et l’usageque nous en faisons est très-délicieux. Mais puisque nous ysommes, parlons un peu de la cruelle et continuelle chère quel’on y fait, surtout en ce temps-ci : ce ne sont pourtant que lesmêmes choses qu’on mange partout., des perdreaux, cela estcommun ; mais il n’est pas commun qu’ils soient tous commelorsqu’à Paris chacun les approche de son nez en faisant unecertaine mine, et criant : Ah ! quel fumet! sentez un peu ; noussupprimons tous ces étonnements; ces perdreaux sont tousnourris de thym, de marjolaine , et de tout ce qui fait le par-fum de nos sachets ; il n’y a point à choisir : j’en dis autant denos cailles grasses, dont il faut que la cuisse se sépare du corpsà la première semonce ( elle n’y manque jamais ), et des tour-terelles toutes parfaites aussi. Pour les melons, les figues et lesmuscats, c’est une chose étrange : si nous voulions, par quelquebizarre fantaisie, trouver un mauvais melon, nous serionsobligés de le faire venir de Paris ; il ne s’en trouve point ici ; lesligues blanches et sucrées, les muscats comme des grainsd’ambre que l’on peut croquer, et qui vous feraient fort bientourner la tète si vous en mangiez sans mesure, parce que c’estcomme si l’on buvait à petits traits du plus exquis vin de Saint-Laurent : mon cher cousin, quelle vie ! vous la connaissez sousde moindres degrés de soleil ; elle ne fait point du tout souvenirde celle de la Trappe. Voyez dans quelle sorte de détails je mesuis jetée, c’est le hasard qui conduit nos plumes ; je vous rendsceux que vous m’avez mandés, et que j’aime tant ; cette libertéest assez commode, on ne va pas chercher bien loin le sujet deses lettres.
Je loue fort le courage de madame de Louvois d’avoir quittéParis, contre l’avis de tous ceux qui lui voulaient faire peur dumauvais air : hé, où est-il ce mauvais air? qui leur a dit qu’iln’est point à Paris? Nous le trouvons quand il plaît à Dieu, et ja-mais plus tôt. Parlez-moi bien de vos grandeurs de Tonnerre et