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Lettres Choisies de Mme de Sévigné a sa fille et a ses amis : précédées de l'éloge de Mme de Sévigné par Mme A. Tastu couronné par l'Académie française / et de l'extrait du rapport de M. Villemain
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LETTRES

suivi de près le sac et la cendre dont vous me parliez. Les dé-lices dont M. et madame de Marsan jouissent présentement'mé-ritent bien que vous les voyiez quelquefois, et que vous les met-tiez dans votre hotte; et moi, je mérite dêtre dans celle vousmettez ceux qui vous'aiment; mais je crains que vous nayezpoint de hotte pour ces derniers.

507. De madame de Grignan au Président de Moulceau.

Le a8 avril 169G.

Votre politesse ne doit point craindre, monsieur, de renouve-ler ma douleur *, en me parlant de la douloureuse perte que jaifaite. Cest un objet que mon esprit ne perd pas de vue, et quiltrouve si vivement gravé dans mon cœur, que rien ne peutlaugmenter ni le diminuer. Je suis très-persuadée, monsieur,que vous ne sauriez avoir appris le malheur épouvantable quimest arrivé, sans répandre des larmes; la bonté de votre cœurmen répond. Vous perdez une amie dun mérite et dune fidélitéincomparables; rien nest plus digne de vos regrets : et moi,monsieur, que ne perdé-je point! quelles perfections ne réunis-sait-elle point, pour être à mon égard, par différents caractères,plus chère et plus précieuse ! Une perle si complète et si irrépa-rable ne porte pas à chercher de consolation ailleurs que danslamertume des larmes et des gémissements. Je nai point laforce de lever les yeux assez haut pour trouver le lieu d doitvenir le secours; je ne puis encore tourner mes regards quau-tour de moi, et je ny vois plus cette personne qui ma combléede biens, qui na eu dattention quà me donner tous les joursde nouvelles marques de son tendre attachement, avec lagré-ment de la société. Il est bien vrai, monsieur, il faut une forceplus quhumaine pour soutenir une si cruelle séparation et tantde privations. Jétais bien loin dy être préparée : la parfaitesanté dont je la voyais jouir, un an de maladie qui ma misecent fois en péril, mavaient ôté lidée que lordre de la naturepût avoir lieu à mon égard. Je me flattais, je me flattais de nejamais souffrir un si grand mal ; je le souffre, et le sens danstoute sa rigueur. Je mérite votre pitié, monsieur, et quelque partdans lhonneur de votre amitié, si on la mérite par une sincèreestime et beaucoup de vénération pour votre vertu. Je nai pointchangé de sentiment pour vous depuis que je vous connais, et jecrois vous avoir dit plus dune fois quon ne peut vous honorerplus que je fais.

La comtesse de Grignan.

1 Madame de Sévigné était morte le 17 avril, et lon avait caché pendant quelquesjours ce malheur à madame de Grignan.