LIVRE PREMIER.
255
la Grâce est le mieux posée et comme sur le point d’êtrerésolue, il est ajouté aussitôt, par manière de confusionprudente et de mystère : « O profondeur des trésors dela sagesse et de la science du Seigneur I Qu’incompré-hensibles sont ses jugements et insondables ses voies !Car qui a connu le sens de Dieu, et qui donc a été sonconseiller 1 ? »
De contraste en conciliation, je suis amené à un der-nier entre-deux qui est caractéristique chez saint Fran-çois de Sales et qui peut seul achever de donner sa me-sure, je veux dire l’alliance qui se faisait en lui entre lavertu mystique, contemplative, la charité dans toute sacandeur, et la finesse du jugement humain dans toute sasagacité. Ce serait se faire une bien fausse image, eneffet, que de ne voir dans le bénigne prélat qu’un ado-rable mystique. Sa vie entière, toute de négociations, demission et d’apostolat, montre des qualités très-précises
1. Épître aux Rom., chap. xi, 33 et 34. — Saint François deSales me paraît avoir mis quelque chose de cette sainte obscuritévoulue dans son Traité de l’Amour de Dieu; on lit dans le pre-mier Esprit (1639, part. III, chap. xv) cette remarque sur leTliéotime, qu’on a eu le tort de retrancher depuis; c’est Camusqui parle : « Son Traité de l’Amour de Dieu est une pièce fortestudiée et laborieuse, quoique rien n’y paroisse de travaillé, beau-coup moins de forcé, parce qu’il escrivoit avec une clarté et unjugement à ravit. Une fois il lui arriva de me dire que quatorzelignes de ce livre-là lui avoient causé la lecture de plus de douzecens pages de grand volume, c’est-à-dire en feuille {in-folio). Macuriosité me porta aussi tost à lui demander où elles estoient :mais il destourna ce propos dextrement, me disant que je cognois-trois par là la foiblesse et pesanteur de son esprit. Nous parlionsalors de la Grâce efficace ; et il me renvoya au Théotiine pour yapprendre son sentiment : je lui di que je m’efforçois de le suivre,mais que je ne l’y pouvois attraper : ce qui me laissa une con-jecture que c’estoit cette matière qui l’avoit si fort porté à la lec-ture. » Ainsi le curieux Camus, qui, près de son ami, se brûleétourdiment à la lumière, ne tire rien de plus clair à cet en-droit délicat, et nous-même nous n’y voyons en définitive qu’unecertaine obscurité éclairée seulement de charité.