LIVRE DEUXIÈME.
411
point de vue, toute ma superstition sur lui, je le consi-dère lui jeune, sérieux, éloquent, épris de la bellegloire, lui que respectait, que consultait Voltaire plusâgé de vingt et un ans, —je me l’imagine, en vérité,comme le bon Génie de Voltaire même, comme ce bonAnge terrestre qui quelquefois nous accompagne ici-basdans une partie du chemin sous la figure d’un ami.Mais il vient un moment où la mesure est comblée ;r Ange remonte ; le bon témoin, le Génie sérieux, solide,pathétique et clément, se retire trop offensé. Vauvenar-gues mourut; et Voltaire, destitué de tout garant, allade plus en plus à l’ironie, à la bouffonnerie sanglante,aux morsures et aux risées sur Pangloss, et à ne voirvolontiers dans l’espèce entière qu’une race de Wel-ches, une troupe de singes *.
Je me suis laissé prendre un instant à Vauvenargues.Pour peu qu’on séjourne dans un sujet, on y est bientôt
s’il raisonne ainsi : Je me suis trompé mille fois sur mes plus pal-pables intérêts, et j’ai pu me tromper encore sur la religion. Or,je n’ai plus le temps ni la force de l’approfondir, et je me meurs. »Voilà le Vauvenargues incontestable. — (De nouveaux documents,des Correspondances retrouvées et publiées depuis, ont dû néces-sairement modifier cette première idée que j’aimais à me faired’un Vauvenargues-Séricourt tout intéressant : il en reste pourtantquelque chose.)
1. Même en rabattant de cette vue et de cette future influenceprésumée de Vauvenargues sur Voltaire, on ne croira pas qu’il aitété indifférent pour l’avenir moral de celui-ci de perdre l’ami etle témoin respecté à qui il écrivait en des termes pleins de ten-dresse et si honorables pour tous deux :
« Jeudi, 4 avril 1744.
« Aimable créature, beau génie, j’ai lu votre premier manuscrit, et j’yai admiré cette hauteur d’une grande âme qui s’élève si fort au-dessus despetits brillants des Isocrates. Si vous étiez né quelques années plus tôt,mes ouvrages en vaudraient mieux ; mais au moins, sur la fin de ma car-rière, vous m’affermissez dans la route que vous suivez. Le grand, le pathé-tique, le sentiment, voilà mes premiers maîtres; vous êtes le dernier; jevais vous lire encore. Je vous remercie tendrement; vous êtes la plus doucede mes consolations, dans les maux qui m’accablent. »