ACTE IV, SCÈNE V. 71
CHIMÉNE.
Pour moi! mon ennemi! l’objet de ma colère!
L'auteur de mes malheurs ! l’assassin de mon père 1 !
De ma juste poursuite on fait si peu de casQu’on me croit obliger en ne m’écoulant pas!
Puisque vous refusez la justice à mes larmes,
Sire, permettez-moi de recourir aux armes;
C’est par là seulement qu’il a su m’outrager,
Et c’est aussi par là que je me dois venger.
A tous vos cavaliers je demande sa tête;
Oui, qu’un d’eux me l’apporte, et je suis sa conquête;
Qu’ils le combattent, sire; et, le combat fini,
J’épouse le vainqueur, si Rodrigue est puni.
Sous votre autorité soutirez qu’on le publie.
D. FERNAND.
Cette vieille coutume en ces lieux établie,
Sous couleur de punir un injuste attentat,
Des meilleurs combattants alloiblit un État;
Souvent de cet abus le succès déplorableOpprime l’innocent, et soutient le coupable.
J’en dispense Rodrigue, il m’est trop précieuxPour l’exposer aux coups d’un sort capricieux ;
El, quoi qu’ait pu commettre un cœur si magnanime,
Les Maures en fujant ont emporté son crime.
D. DIÈGUE.
Quoi! sire, pour lui seul vous renversez des loisQu’a vu toute la cour observer tant de fois!
Que croira votre peuple, et que dira l’envieSi sous votre défense il ménage sa vie,
Et s’en fait un prétexte à ne paroître pas
Où tous les gens d’honneur cherchent un beau trépas?
De pareilles faveurs terniraient trop sa gloire :
Qu’il goûte sans rougir les fruits de sa victoire.
Le comte eut de l’audace, il l’en a su punir :
Il l’a fait en brave homme, et le doit maintenir.
1 On fait peu de remarques sur cette pièce : on renvoie le lecteur àcelles de l’Académie. Cependant il faut observer que Chimène a tortd’appeler Rodrigue assassin ; il ne l’est pas : elle l’a appelé elle-mêmebrave homme, homme de bien. (V.)