ACTE I, SCÈNE I. 115
Mais Rome igiiore encor comme on perd des batailles.
Loin de trembler pour elle, il lui faut applaudir :
Puisqu’elle va combattre, elle va s’agrandir.
Bannissez, bannissez une frayeur si vaine,
Et concevez des vœux dignes d’une Romaine.
SABINE.
Je suis Romaine, hélas! puisque Horace est Romain;
J’en ai reçu le titre en recevant sa main ;
Mais ce nœud me tiendroit en esclave enchaînée,
S’il m’empêchoit de voir en quels lieux je suis née.
Albe, où j’ai commencé de respirer le jour,
Albe, mon cher pays, et mon premier amour 1 ;
Lorsque entre nous et toi je vois la guerre ouverte,
Je crains notre victoire autant que notre perte.
Rome, si tu te plains que c’est là te trahir,
Fais-toi des ennemis que je puisse haïr 2 .
Quand je vois de tes murs leur armée et la nôtre,
Mes trois frères dans l’une, et mon mari dans l’autre,
Puis-je former des vœux, et sans impiétéImportuner le ciel pour ta félicité?
Je sais que ton État, encore en sa naissance,
Ne sauroit, sans la guerre, affermir sa puissance;
Je sais qu’il doit s’accroître, et que tes grands destinsNe le borneront pas chez les peuples latins;
Que les dieux t’ont promis l’empire de la terre,
Et que tu n’eu peux voir l’ellet que par la guerre ;
Bien loin de m’opposer à cette noble ardeurQui suit l’arrêt des dieux et court à ta grandeur,
Je voudrois déjà voir tes troupes couronnées,
D’un pas victorieux franchir les Pyrénées.
Va jusqu’en l’Orient pousser tes bataillons ;
Va sur les bords du Rhin planter tes pavillons;
Fais trembler sous tes pas les colonnes d’HercuIe,
r Voyez comme ces vers sont supérieurs à ceux du commencement :c’est ici nn sentiment vrai ; il n’y a point là de lieux communs, pointde vaines sentences, rien de recherché, ni dans les idées, ni dans lesexpressions. Albe, mon cher pays, c’est la nature seule qui parle:cette comparaison de Corneille avec lni-même formera mieux le goûtque toutes les dissertations et les poétiques. (V.)
2 Ce vers est resté en proverbe. (V.J
I.
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