184
HORACE.
Mais, puisque d’un tel crime il s’est montré capable,
Qu’il triomphe en vainqueur, et périsse en coupable.
Arrêtez sa fureur, et sauvez de ses mains,
Si vous voulez régner, le reste des Romains;
11 y va de la perte ou du salut du reste.
La guerre avoit un cours si sanglant, si funeste,
Et les nœuds de l’hymen, durant nos bons destins,
Ont lant de fois uni des peuples si voisins,
Qu’il est peu de Romains que le parti contraireN’intéresse en la mort d’un gendre ou d’un beau-frère,
Et qui ne soient forcés de donner quelques pleurs,
Dans le bonheur public, à leurs propres malheurs.
Si c’est offenser Rome, et que l’heur de ses armesL’autorise à punir ce crime de nos larmes,
Quel sang épargnera ce barbare vainqueur,
Qui ne pardonne pas à celui de sa sœur,
Et ne peut excuser cette douleur pressante
Que la mort d’un amant jette au cœur d’une amante,
Quand, près d’être éclairé du nuptial flambeau,
Elle voit avec lui son espoir au tombeau ?
Faisant triompher Rome, il se l’est asservie;
Il a sur nous un droit et de mort et de vie;
Et nos jours criminels ne pourront plus durerQu’autant qu’à sa clémence il plaira l’endurer.
Je pourrois ajouter aux intérêts de RomeCombien un pareil coup est indigne d’un homme;
Je pourrois demander qu’on mit devant vos yeuxCe grand et rare exploit d’un bras victorieux :
Vous verriez un beau sang, pour accuser sa rage,
D’un frère si cruel rejaillir au visage;
Vous verriez des horreurs qu’on ne peut concevoir;
Son âge et sa beauté vous pourraient émouvoir;
Mais je bais ces moyens qui sentent l’artifice 1 .
Vous avez à demain remis le sacrifice;
Pensez-vous que les dieux * vengeurs des innocents,
D’une main parricide acceptent de l’encens?
Sur vous ce sacrilège attirerait sa peine;
1 Ce trait est de l’art oratoire, et non de l’art tragique ; mais quel-que chose que pût dire Valtre, il ne pouvait toucher. (V.)