ACTE CINQUIÈME.
SCÈNE I.
AUGUSTE, CINNA.
AUGUSTE.
Prends un siège, Cinna, prends, et sur toute chose 1Observe exactement la loi que je t’impose :
Prête, sans me troubler, l’oreille à mes discours ;
D’aucun mot, d’aucun cri, n’en interromps le cours;
Tiens ta langue captive ; et si ce grand silence ■
A ton émotion fait quelque violence,
Tu pourras me répondre après tout à loisir :
Sur ce point seulement contente mon désir.
CINNA.
Je vous obéirai, seigneur.
AUGUSTE.
Qu’il te souvienneDe garder ta parole, et je tiendrai la mienne.
Tu vois le jour, Cinna ; mais ceux dont tu le tiensFurent les ennemis de mon père, et les miens :
Au milieu de leur camp tu reçus la naissance ;
Et lorsque après leur mort tu vins en ma puissance,
Leur haine enracinée au milieu de ton sein
i Sede, inquit, Cinna ; hoc -primum a ie pcto ne loquentem inter-pelles. Toute cette scène est de Sénèque le philosophe. Par quel pro-dige de l’art Corneille a-t-il supassé Sénèque, comme dans les Horacesil a été plus nerveux que Tite-Live ! C’est là le privilège de la bellepoésie, et un de ces exemples qui condamnent bien fortement ces deuxauteurs, d’Aubignac et La Motte, qui ont voulu faire des tragédies enprose : d’Aubignac, homme sans talents, qui, pour avoir mal étudié lethéâtre, croyait pouvoir faire une bonne tragédie dans la prose la plusplate ; La Motte, homme d’esprit et de génie, qui, ayant trop négligéle style et la langue dans la poésie, pour laquelle il avait beaucoup detalent, voulut faire des tragédies en prose, parceque la prose est plusaisée que la poésie. (V.)