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Chefs-D'Œuvres dramatiques de P. Corneille : Avec les notes de tous les commentateurs
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ACTE V, SCÈNE f.

Tu ne m’eusses jamais empêché de la rendre;

Tu l’aurois acceptée au nom de tout l’État,

Sans vouloir l’acquérir par un assassinat.

Quel étoit donc ton but ? d’y régner en ma place?

D’un étrange malheur son destin le menace,

Si pour monter au trône et lui donner la loiTu ne trouves dans Rome autre obstacle que moi,

Si jusques à ce point son sort est déplorable,

Que tu sois après moi le plus considérable,

Et que ce grand fardeau de l’empire romainNe puisse après ma mort tomber mieux qu’en ta main K

Apprends à te connoîlre, et descends en toi-même :

On t’honore dans Rome, on te courtise, on t’aime,

Chacun tremble sous toi, chacun t’offre des vœux,

Ta fortune est bien haut, tu peux ce que tu veux :

Mais tu ferois pitié même à ceux qu’elle irriteSi je t’abandonnois à ton peu de mérite 2 .

1 Racine a exprimé avec plus de précision la même pensée dans cesdeux vers :

Si le monde penchant n’a plus que cet appui,

Je le plains et vous plains vous-même autant que lui !

Alexandre, act. Il, sc. n.

2 Ces vers et les suivants occasionnèrent un jour une saillie singu-lière. Le dernier maréchal de La Feuillade, étant sur le théâtre, dittout haut à Auguste : « Ah ! tu me gâtes le Soyons amis, Cinna. » Levieux comédien qui jouait Auguste se déconcerta, et crut avoir maljoué. Le maréchal, après la pièce, lui dit : « Ce n’est pas vous qui« m’avez déplu, c’est Auguste, qui dit à Cinna qu’il n’a aucun mérite,“ qu’il n’est propre à rien, qu’il fait pitié, et qui ensuite lui dit : Soyons« amis. Si le roi m’en disait autant, je le remercierais de son amitié. >•Il y a un grand sens et beaucoup de finesse dans cette plaisanterie. Onpeut pardonner à un coupable qu'on méprise, mais on ne devient passon ami ; il fallait peut-être que Cinna, très criminel, fût encore grandaux yeux d’Auguste. Cela n’empêche pas que le discours d’Auguste nesoit un des plus beaux que nous ayons dans notre langue. (V.) — 11 yavoit plus de finesse que de vérité dans cette plaisanterie du maréchalde La Feuillade. Auguste se devoit à lui-même de dire à Cinna tout cequ’il lui dit. Puisqu’il étoit son ami auparavant, et qu’il veut bien con-tinuer de l’être, son intention n’est pas de l’avilir, mais de le remettreà sa place en lui faisant sentir le peu de puissance réelle qu’il a, et tousles obstacles qui s’opposeroient à son ambition. Ajoutons même que la