Buch 
Chefs-D'Œuvres dramatiques de P. Corneille : Avec les notes de tous les commentateurs
Entstehung
JPEG-Download
 

POLYEUCTE

ACTE PREMIER.

SCÈNE I.

POLYEUCTE, NÉARQUE.

NÉARQUE.

Quoi! vous vous arrêtez aux songes d’une femme!

1 Q.uand on passe de Cinna à Polyeucte, on se trouve dans un mondetout différent : mais les grands poetes, ainsi que les grands peintres,savent traiter tous les sujets. C’est une chose assez connue que, Cor-neille ayant lu sa tragédie de Polyeucte chez madame de Rambouillet,où se rassemblaient alors les esprits les plus cultivés, cette pièce y futcondamnée d’une voix unanime, malgré l’intérêt qu’on prenait à l’au-teur dans cette maison : Yoituxe fut député de toute rassemblée pourCorneille à ne pas faire représenter cet ouvrage. Il est difficilede démêler ce qui put porter les hommes du royaume qui avaient leplus de goût et de lumières à juger si singulièrement : furent-ils per-suadés qu’un martyr ne pouvait jamais Téussir sur le théâtre! c’étaitne pas connaître le peuple ; croyaient-ils que les défauts que leur sa-gacité leur faisait remarquer révolteraient le public? c’était tomberdans la même erreur qui avait trompé les censeurs du Cid : ils exami-naient le Cid par l’exacte Taison, et ils ne voyaient pas qu’au spectacle°n juge par sentiment. Pouvaient-ils ne pas sentir les beautés singulièresdes rôles de Sévère et de Pauline? Ces beautés d’un genre si neuf et sidélicat les alarmèrent peut-être : ils parurent craindre qu’une femmequi aimait à la fois son amant et son mari n’intéressât pas; et c’est pré-cisément ce qui fit le succès de la pièce. On trouvera dans les remarquesquelques anecdotes concernant ce jugement de l’hôtel de Rambouillet.Ce qui est étonnant, c’est que tous ces chefs-d’œuvre se suivaientd’année en année. Cinna fut joué au commencement de 1639, et Po-lyeucte en 1640. Il est vrai que Lope de Yega, Garnier, Calderon, com-posaient encore plus vite, stantes pede in uno ; mais quand on ne s’as-servit à aucune règle, qu’on n’est gêné ni par la rime, ni par la conduite,ni par aucune bienséance, il est plus aisé de faire dix tragédies que defaire Cinna et Polyeucte. (Y.)