ÔI2 VOLYEUCTE.
De si foibles sujets troublent cette grande ame *;
El ce cœur tant de fois dans la guerre éprouvéS'alarme d’un péril qu’une femme a rêvé 2 !
POLYEL’CTE.
Je sais ce qu’est un songe, et le peu de croyanceQu'un homme doit donner à son extravagance,
Qui d’un amas confus des vapeurs de la nuitForme de vains objets que le réveil détruit;
Mais vous ne savez pas ce que c’est qu’une femme;
Vous ignorez quels droits elle a sur toute l’ame 8Quand, après un long temps qu’elle a su nous charmer,
Les flambeaux de l’hymen viennent de s’allumer.
Pauline, sans raison dans la douleur plongée,
Craint et croit déjà voir ma mort qu’elle a songée v ;
Elle oppose ses pleurs au dessein que je fais,
Et tâche à m’empêcher de sortir du palais.
Je méprise sa crainte, et je cède à ses larmes;
1 Des songes qui sont des sujets. Il était aisé de commencer avecplus d’exactitude et d’élégance ; mais la faute est très légère. (Y.)
2 Le mot de rêver est devenu trop familier ; peut-être ne l’était-il pasdu temps de Corneille. Il faut observer qu’il avait déjà l’art de varierson style ; il nous avertit même dans ses examens qu’il l’a proportionnéà ses sujets. Toutes les pièces des autres auteurs paraissent jetées dansle même moule. Il faut convenir pourtant qu’un connaisseur reconnaîtratoujours le même fonds de style dans les pièces de Corneille qui pa-raissent le plus diversement écrites : c’est en effet le même tour dansles phrases, toujours un peu de raisonnement dans la passion, toujoursdes maximes détachées, toujours des pensées retournées en plus d’unemanière. C’est le style de Rotrou, avec plus de force, d’élégance et derichesse. La manière du peintre est visible, quelque sujet que traite sonpinceau. (Y.)
3 Ce mot toute est inutile, et fait languir le vers ; une vaine épithèteaffaiblit toujours la diction et la pensée. (Y.)
! * On ne peut dire que dans le burlesque songer une mort. (V.)
Nous pouvons nous tromper ; mais nous croyons entrevoir quelquedifférence entre songer une mort , expression que nous ne balancerionspas à condamner, si elle étoit employée dans un sens absolu, et cettemort de Polyeucte que Pauline a véritablement songée, puisqu’elle acru la voir en songe. Somniare aliquem étoit une expression latinetrès usitée pour dire voir quelqu’un en songe ; somniare mortem ali-cujus se dira donc également, et c’est précisément l’expression de Cor-neille. (P.