5-0 POLYEUCTE.
Peut-être (et ce soupçon n’est pas sans apparence)
Il rallume en son cœur déjà quelque espérance;
Et, croyant bientôt voir Polyeucte puni,
Il rappelle un amour à graud’peine banni.
Juge si sa colère, eu ce cas implacable,
Me feroit innocent de sauver un coupable,
Et s’il m’épargneroit, voyant par mes bontésUne seconde lois ses desseins avortés.
Te dirai-je un penser indigne, bas, et lâche?
Je l’étouffe, il renaît ; il me flatte, et me fâche :
L’ambition toujours me le vient présenter;
Et tout ce que je puis, c’est de le détester.
Polyeucte est ici l’appui de ma famille;
Mais si, par son trépas, l’autre épousoit ma lille,J'acquerrois bien par là de plus puissants appuis tQui me metlroient plus haut cent fois que je ne suis.
Mon cœur en prend par force une maligne joie :
Mais que plutôt le ciel à tes yeux me foudroie,
Qu’à des pensers si bas je puisse consentir,
Que jusque-là ma gloire ose se démentir!
ALBIN.
Votre cœur est trop bon, et votre aine trop haute.
Mais vous résolvez-vous à punir cette faute ?
l Voici le sentiment le plus bas qu'on puisse jamais développer ;mais il est ménagé avec art. Ces expressions, si l’autre épousoil mafille j'acquerrois par là, cent fois plus haut, sont aussi basses que lesentiment de Félix. Cependant j’ai toujours remarqué qu’on n’écoutaitpas sans plaisir l’aveu de ces sentiments, tout condamnables qu’ilssont : on aimait en secret ce développement honteux du cœur humain ;on sentait qu’il n’est que trop vrai que souvent les hommes sacrifienttout à leur propre intérêt. Enfin Félix dit au moins qu’il déteste cespensers si lâches ; on lui pardonne un peu : mais pardonne-t-on àAlbin, qui lui dit qu’il a Va.me trop haute ? C’est ici le lieu d’examinersi on peut mettre sur la scène tragique des caractères bas et lâches. Lepublic en général ne les aime pas : le parterre murmure quand Nar-cisse dît dans Britannicus , Et pour nous rendre heureux perdons lesmisérables. On n’aime point le prêtre Mathan qui veut à force d’at-tentats perdre tous ses remords. Cependant, puisque ces caractèressont dans la nature , il semble qu’il soit permis de les peindre ; et l’artde les faire contraster avec les personnages héroïques peut quelquefoisproduire des beautés. (V.)