577
ACTE IV, SCÈNE III.
Que troublent les soucis; que suivent les dangers;
La mort nous les ravit, la fortune s’en joue;
Aujourd’hui dans le trône, et demain dans la boue,
Et leur plus haut éclat fait tant de mécontents,
Que peu de vos Césars en ont joui longtemps.
J'ai de l’ambition , mais plus noble et plus belle :
Cette grandeur périt, j’en veux une immortelle,
Un bonheur assuré, sans mesure et sans fin,
Au-dessus de l’envie, au-dessus du destin.
Est-ce trop l’acheter que d’une triste vieQui tantôt, qui soudain me peut être ravie 1 ;
Qui ne me fait jouir que d’un instant qui fuit,
Et ne peut m’assurer de celui qui le suit?
PAULINE.
Voilà de vos chrétiens les ridicules songes 2 ;
Voilà jusqu’à quel point vous charment leurs mensonges;Tout votre sang est peu pour un bonheur si doux !
Mais, pour en disposer, ce sang est-il à vous?
Vous n'avez pas la vie ainsi qu’un héritage;
Le jour qui vous la donne en même temps l’engage :
Vous la devez au prince, au public, à l’État.
POLYEUCTE.
Je la voudrois pour eux perdre dans un combat;
Je sais quel en est l’heur, et quelle en est la gloire.
Des aïeux de Décie on vante la mémoire;
Et ce nom, précieux encor à vos Romains,
Au bout de six cents ans lui met l’empire aux mains.
Je dois ma vie au peuple, au prince, à sa couronne;
Mais je la dois bien plus au Dieu qui me la donne :
Si mourir pour son prince est un illustre sort,
Quand on meurt pour son Dieu, quelle sera la mort !
PAULINE.
Quel Dieu!
1 Tantôt est ici pour bientôt. J’ai vu des gens traiter de capucinadece discours de Polyeucte, mais il faut toujours se mettre à la place dupersonnage qui parle. Polyeucte ne dit que ce qu’il doit dire. (V.)
2 C’est ici que le mot de ridicule est bien placé dans la bouche dePauline. Les termes les plus bas, employés à propos, s’ennoblissent. Ra-cine, dans Athalie , se sert des mots de bouc et chien avec succès. |V .)