383
ACTE IV, SCÈNE V.
Sa résolution a si peu de pareilles,
Qu’à peine je me fie encore à mes oreilles,
Un cœur qui vous chérit (mais quel cœur assez basi,Auroit pu vous connoître, et ne vous chérir pas?),
Un homme aimé de vous, sitôt qu’il vous possède,
Sans regret il vous quitte : il fait plus, il vous cède ;
Et, comme si vos feux étaient un don fatal,
U en fait un présent lui-même à son rival 2 .'
Certes, ou les chrétiens ont d’étranges manies,
Ou leurs félicités doivent être infinies,
Puisque, pour y prétendre, ils osent rejeterCe que de tout l’empire il faudroit acheter.
Pour moi, si mes destins, un peu plus tôt propices,Eussent de votre hymen honoré mes services,
Je n’aurois adoré que l’éclat de vos yeux,
J’en aurois fait mes rois, j’en aurois fait mes dieux;
On m’auroit mis en poudre, on m’auroit mis en cendre 3 ,Avant que...
PAULINE.
Brisons là; je crains de trop entendre,
Et que cette chaleur, qui sent vos premiers feux 4 ,
qui soient au théâtre : c’est là surtout ce qui soutient cette tragédie.Remarquez que si l’acte finissait par la proposition étrange de Polyeuctede laisser sa femme à son rival par testament, rien ne serait plus ridi-cule et plus froid -, mais le grand art de relever cette espèce de "bassessepar la scène entre Sévère et Pauline est d’un génie plein de ressources.
(V.)
1 Assez bas n’est pas le mot propre. Assez ne se rapporte à rien. (A r .l— Assez se rapporte à bas , comme dans ces vers de Zaïre :
Qui peut avoir un cœur assez lâche, assez bas,
Pour feindre tant d’amour, et ne le sentir pas? (P.)
2 C’est dommage qu 'un présent de vos Jeux gâte un peu ces vers-excellents. ("V.)
3 En poudre, en cendre; c’est une petite négligence qui n’affaiblitpoint les sublimes et pathétiques beautés de cette scène. {\.)
* Une chaleur qui sent de premiers feux et qui pousse une suite ;cela est mal écrit, d’accord ; mais le sentiment l’emporte ici sur lestermes, et le reste est d’une beauté dont il n’y eut jamais d’exemple.Les Grecs étaient des déclamateurs froids en comparaison de cet endroitde Corneille. (T.)