Buch 
Chefs-D'Œuvres dramatiques de P. Corneille : Avec les notes de tous les commentateurs
Entstehung
JPEG-Download
 

382 POLYEUCTE.

A ma seule prière il rend cette visite.

Je vous ai fait, seigneur, une incivilité*,

Que vous pardonnerez à ma captivité.

Possesseur d’un trésor dont je n’étois pas digne,

Souffrez avant ma mort que je vous le résigne 2 ,

Et laisse la vertu la plus rare à nos yeuxQu’une femme jamais pût recevoir des cieuxAux mains du plus vaillant et du plus honnête hommeQu’ait adoré la terre et qu’ait vu naître Rome.

Vous êtes digne d’elle, elle est digne de vous ;

Ne la refusez pas de la main d’un époux :

S’il vous a désunis, sa mort vous va rejoindre.

Qu’un feu jadis si beau n’en devienne pas moindre ;Rendez-lui votre cœur, et recevez sa foi :

Vivez heureux ensemble, et mourez comme moi ;

C’est le bien qu’a tous deux Polyeucle desire.

Qu’on me mène à la mort, je n’ai plus rien à dire.

Allons, gardes, c’est fait.

SCÈNE V.

SÉVÈRE, PAULINE, FABIAN.

SEVERE.

Dans mon étonnement,

Je suis confus pour lui cle son aveuglement 3 ;

J Rendre visite et incivilité ne doivent jamais être employés dansla tragédie. (Y.)

2 Cette étrange idée de prier Sévère de venir pour lui céder sa femmene serait pas tolérable en toute autre occasion ; on ne peut l’approuverque dans un chrétien qui n’aime que le martyre. Cette cession, d’ail-leurs lâche et ridicule, peut devenir héroïque par le motif. Le philo-sophe même peut être touché; car le philosophe sait que chacun doitparler suivant son caractère. Cependant on peut dire que cette cessionn’a rien d’attendrissant, parcequ’elîe n’a rien de nécessaire; que c’estune chose que Polyeucte peut également faire ou ne faire pas, qui n’estpoint fondée dans l’intrigue de la pièce, un hors-d’œuvre qui ne vapoint au cœur. II semble qu'il cède sa femme pour avoir le plaisir dela céder. Mais cela produit de très grandes beautés dans la scène sui-vante. (V.)

3 Cette résignation de Polyeucte fait naitte une des plus belles scènes