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ACTE II, SCÈNE III.
CLEOPATRE.
Vous pouvez dire encore, étant de même rang,
Étant rois l’un et l’autre ; et toutefois je penseQue nos deux intérêts ont quelque différence.
PTOLOMÉE.
Oui, ma sœur; car l’État, dont mon cœur est content.
Sur quelques bords du Nil à grand’peine s’étend :
Mais César, à vos lois soumettant son courage,
Vous va faire régner sur le Gange et le Tage.
CLÉOPÂTRE.
J’ai de l’ambition, mais je la sais régler :
Elle peut m’éblouir, et non pas m’aveugler.
Ne parlons point ici du Tage, ni du Gange;
Je connois ma portée, et ne prends point le change i.
PTOLOMÉE.
L’occasion vous rit, et vous en userez.
CLÉOPÂTRE.
Si je n’en use bien, vous m’en accuserez.
PTOLOMÉE.
J’en espère beaucoup, vu l’amour qui l’engage.
CLÉOPÂTRE.
Vous la craignez peut-être encore davantage;
Mais, quelque occasion qui me rie aujourd’hui,
N’ayez aucune peur, je ne veux rien d’autrui;
L Je connois ma portée et ne prends point le change...
El je suis bonne sœur, si nous n’êles bon frère. —
Vous montrez cependant un peu bien du mépris, etc.
Tout cela est d’un comique si froid, que plusieurs personnes sontétonnées que Corneille ait pu passer si rapidement du pathétique etdu sublime à ce style bourgeois, et qu’il n’ait point eu quelque amiqui l’ait fait apercevoir de ces disparates. On l’a déjà dit, Corneillen’était plus le même quand il n’était plus soutenu par la majesté dusujet; et il ne vivait pas dans un temps où l’on connût encore toutesles bienséances du dialogue, la pureté du style, l’art, aussi nécessaireque difficile, de dire les petites choses avec une noblesse élégante. Onne peut trop répéter que la plupart des défauts de Corneille sont ceuxde son siècle.
... Je suis bonne sœur, si vous n’êtes bon frère,
vers de comédie, et mauvais vers. Un peu bien du mépris n’est pasfrançais. (V.)