ACTE V, SCÈNE I. 495
Éternel entretien de haine et de pitié, xReste 1 du grand Pompée, écoutez sa moitié.
N’attendez point de moi de regrets, ni de larmes :
Un grand cœur à ses maux applique d’autres charmes.
Les foibies déplaisirs s’amusent à parler,
Et quiconque se plaint cherche à se consoler.
Moi, je jure des dieux la puissance suprême,
Et, pour dire encor plus, je jure par vous-même;
Car vous pouvez bien plus sur ce cœur affligéQue le respect des dieux qui l’ont mal protégé :
Je jure donc par vous, ô pitoyable reste,
Ma divinité seule après ce coup funeste,
Par vous, qui seul ici pouvez me soulager,
De n’éteindre jamais l’ardeur de le venger.
Ptolomée à César, par un lâche artifice,
Rome, de ton Pompée a fait un sacrifice;
Et je n’entrerai point dans tes murs désolés,
Que le prêtre et le dieu ne lui soient immolésFaites-m’en souvenir, et soutenez ma haine,
C’est la même idée, mais elle est grossièrement rendue dans Garnier,et admirablement dans Corneille : l’expression fait la poésie. (V.) —Pourquoi, malgré la petite irrégularité qu’on peut y remarquer, cevers est-il très beau, de l’aveu même de Voltaire 1 Au lieu d’en donnerla raison poétique, il en imagine une si étrange, qu’on a peine à croirequ’il la présente sérieusement; c’est, dit-il, pareeque ce vers est com- .posé d’un assemblage harmonieux de consonnes et de voyelles. Ainsi ,ces vers dont Horace parle avec si peu d’estime :
Versus inopes rerum, nngæque canoræ,
pourroient, à la faveur de l’harmonie, faire excuser leur pauvreté. 11est trop évident que ce n’est point à ces voyelles et à ces consonnes,auxquelles Corneille n’a jamais songé, qu’il faut attribuer le mérite dece vers. S’il est véritablement beau, c’est par le sentiment profond demélancolie qu’il exprime et qu’il inspire. (P.)
1 Reste. Ce mot se retrouve huit vers plus loin, et toujours au sin- .gulier.
2 Peut-être le prêtre et le dieu sont peu convenables à la vraie dou-leur. Elle a dit que la cendre de Pompée est son seul dieu, et puis elledit que César est le dieu , et Ptolomée le prêtre. Tout cela est-il bienconsequenti Peut-être encore ce sentiment serait plus digne de Cor-nélie, si elle ignorait avec quelle grandeur d’ame César a promis devenger la mort de Pompée. N’est-on pas un peu fâché que Cornélie