RODOGUNE.
Et je prends tous ces biens pour des maux déguisés :En un mot, je crains tout de l’esprit de la reine.
LÀONICE.
La paix qu'elle a jurée en a calmé la haine 3 .
RODOGUNE.
La haine entre les grands se calme rarement;
La paix souvent n’y sert que d’un amusement 2 ;
Et, dans l’état où j’entre, à te parler sans teinte 3 ,Elle a lieu de me craindre, et je crains cette crainteNon qu’enfin je ne donne au bien des deux ÉtatsLe que j’ai dû de haine à de tels attentats s ;J’oublie et pleinement toute mon aventure;
Mais une grande offense est de cette nature,
Que toujours son auteur impute à l’offensé
J On ne doit jamais se servir de la particule en dans ce cas-ci ; ilfallait: la paix qu'elle a jurée a dû calmer sa haine. Cet en n’est pasfrançais ; on ne dit point : j'en crains le courroux , j’en vois V amour ypour je crains son courroux, je vois son amour. (V.) — Voilà une deces corrections heureuses que les comédiens devroient s’empresserd’adopter. (P.)
2 Ces réflexions générales et politiques sont-elles d’une jeune femme!Qu’est-ce que la paix qui sert d’amusement à la haine! (V.)
3 On n’entre point dans un état ; cela est prosaïque et impropre. (Y.)
'■* Cela ressemble trop à un vers de parodie. (V.)
5 Elle n’a point parlé de ces attentats : l’auteur les a en vue; il ré-pond à son idée : mais Rodogune, par ce mot tels , suppose qu’elle adit ce qu’elle n’a point dit. Cependant le spectateur est si instruit desattentats de Cléopâtre, qu’il entend aisément ce que Rodogune veutdire. Je ne remarque cette négligence, très légère, que pour faire voircombien l’exactitude du style est nécessaire. (V.)
6 Maxime toujours trop générale, dissertation politique qui est unpeu longue, et qui n’est pas exprimée avec assez d’élégance et de force.De cette nature que... jamais ne se fie , etc. ; il vaut toujours mieuxfaire parler le sentiment; c’est là le défaut ordinaire de Corneille : Ro-dogune se plaignant de Cléopâtre, et exprimant ce qu’elle craint d’untel caractère, ferait bien plus d’effet qu’une dissertation. Peut-être queCorneille a v ;ulu préparer un peu par ce ton politique la propositionatroce que fera Rodogune à ses amants ; mais aussi toutes ces sen-tences, dans le goût de Machiavel, ne préparent point aux tendressesde l’amour, et à ce caractère d’innocence timide que Rodogune prendrabientôt : cela fait voir combien cette pièce était difficile à faire, et dequel embarras l’auteur a eu à se tirer. (V.)