U2
RODOGUNE.
Je choisis un époux avec des yeux de mère,
Votre oncle Antiochus, et j’espérai qu'en luiVotre trône tombant trouverait un appui :
Mais à peine son bras en relève la chute,
Que par lui de nouveau le sort me persécute 1 ;
Maître de votre État, par sa valeur sauvé,
Il s’obstine à remplir ce trône relevé :
Qui lui parle de vous attire sa menace.
Il n’a défait Thryphon que pour prendre sa place ;
Et de dépositaire et de libérateurIl s’érige en tyran et lâche usurpateur.
Sa main l’en a puni : pardonnons à son ombre;
Aussi bien eu un seul voici des maux sans nombre.
Nicanor, votre père et mon premier époux.
Mais pourquoi lui donner encor des noms si doux,
Puisque, l’ayant cru mort, il sembla ne revivreQue pour s’en dépouiller afin de nous poursuivre?
Passons; je ne me puis souvenir sans tremblerDu coup dont j’empéchai qu’il nous pût accabler 2 :
Je ne sais s’il est digne ou d’honneur ou d’estime,
S’il (dut aux dieux ou non, s’il fut justice ou crime;
Mais, soit crime ou justice, il est certain, mes fils,
Que mon amour pour vous lit tout ce que je fis :
Ni celui des grandeurs, ni celui de la vieNe jeta dans mon cœur cette aveugle furie.
J’élois lasse d’un trône où d’éternels malheursMe combloient chaque jour de nouvelles douleurs.
peuple, la nation, au lieu de je conservai vos droits; on dit,je vousai sauvé votre fortune, pareeque votre fortune vous appartenait, vous3a perdiez sans moi; j’ai sauvé l’Etat , mais non je vous ai sauvél’Êtat. (V.) '
t On ne relève point une chute; on relève un trône tombé. Le restedu discours de Cléopâtre est très artificieux, et plein de grandeur. Ifsemble que Racine l’ait pris en quelque chose pour modèle du granddiscours d’Agrippine à Néron : mais la situation de Cléopâtre est bienplus frappante que celle d’Agrippine ; l’intérêt est beaucoup plus grand,et la scène bien autrement intéressante. (Y.)
2 II semble, par cette phrase, que Cléopâtre trembla du coup quevoulait porter Nicanor, et qu’elle l’empêcha de porter ce coup: elleveut dire le contraire. (V.)