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Chefs-D'Œuvres dramatiques de P. Corneille : Avec les notes de tous les commentateurs
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RODOGUNE.

Ne peut plus soutenir l'effort de votre vue *.

Oui, j’aime un de vous deux malgré ce grand courroux,

Et ce dernier soupir dit assez que c’est vous.

Un rigoureux devoir à cet amour s’oppose :

Ne m’en accusez point, vous en êtes la cause;

Vous l’avez fait renaître en me pressant d’un choix 1Qui rompt de vos traités les favorables lois.

D’un père mort pour moi voyez le sort étrange 3 :

Si vous me laissez libre, il faut que je le venge 4 ;

Et mes feux dans mon ame ont beau s’en mutiner s,

Ce n’est qu’à ce prix seul que je puis me donner :

Mais ce n’est pas de vous qu’il faut que je l'attende 6 ,

Votre refus est juste autant que ma demande.

1 Ce soupir échappe donc ; et la retenue de cette parricide ne peutplus se soutenir à la vue de celui qui doit être son mari ; et cependantelle lui tient encore de longs discours, malgré l'effort de sa vue. — Re-marquez qu’une femme qui dit deux fois mon soupir m'échappe, estune femme à qui rien n’échappe, et qui met un art grossier dans saconduite. Racine n’a jamais de ces mauvaises finesses. Ne peut plussoutenir l'effort de votre vue; quelle expression ! jamais le mot propre.Ce n’est pas là le vultus nimium lubricus aspici d’Horace. (V.)

2 Cela n’est pas français : on ne presse point d’une chose. (V.)

3 Le sort étrange est faible ; étrange n’est là qu’une mauvaise épi-thète pour rimer à venge. (V.)

^ Pourquoi? elle a donc été sa femme? mais si elle ne l’a point été,elle n’est point du tout obligée de venger Nicanor ; elle n'est obligéequ’à remplir les conditions de la paix, qui interdisent toute vengeance ;ainsi elle raisonne fort mal. ( V.) — Elle n’a point été sa femme ; maiselle pourroitse croire obligée de venger un prince dont elle étoit aimée,et à qui elle avoit été promise. (P.)

5 Des feux qui se mutinent! cela est impropre; et s'en mutinentest encore plus mauvais : on ne se mutine point de: mutiner est unverbe qui n’a point de régime. Cette scène est un entassement de bar-barismes et de solécismes, autant que de pensées fausses. Ce sont cesdéfauts, applaudis par quelques ignorants entêtés, que Boileau avaiten vue quand il disait, dans son Art poétique :

Mon esprit n’admet point un pompeux barbarisme,

Ni d’un vers ampoulé l’orgueilleux solécisme. (V.)

6 Pourquoi l’a-t-elle donc demandé? Toutes ces contradictions sontta suite de cette proposition révoltante qu’elle a faite d’assassiner sabelle-mère; une faute en attire cent autres. (V.)