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Chefs-D'Œuvres dramatiques de P. Corneille : Avec les notes de tous les commentateurs
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RODOGUNE.

CLÉOPÂTRE.

Non, mais vous avez dû garder le souvenirDes hontes que pour vous j’avois su prévenir i,

Et de l’indigne état où votre Rodogune

Sans moi, sans mon courage, eût mis votre fortune.

Je croyois que vos cœurs, sensibles à ces coups,

En sauroient conserver un généreux courroux 1 2 ;

Et je le retenois avec ma douceur feinte,

Afin que, grossissant sous un peu de contrainte,

Ce torrent de colère et de ressentimentFût plus impétueux en son débordement.

Je fais plus maintenant : je presse, sollicite,

Je commande, menace, et rien ne vous irrite.

Le sceptre, dont ma main vous doit récompenser,

N’a point de quoi vous faire un moment balancer;

Vous ne considérez ni lui ni mon injure ;

L’amour étouffe en vous la voix de la nature :

Et je pourrois aimer des fils dénaturés !

ANTIOCHUS.

La nature et l’amour ont leurs droits séparés;

L’un n’ôte point à l’autre une ame qu’il possède.

CLÉOPÂTRE.

Non, non ; où l’amour règne il faut que l’autre cède.

ANTIOCHUS.

Leurs charmes à nos cœurs sont également doux,

Nous périrons tous deux s’il faut périr pour vous ;

Mais aussi...

CLÉOPÂTRE.

Poursuivez, fils ingrat et rebelle.

1 La honte n’a point de pluriel, du moins dans le style noble. (Y.)

2 Je croyais que vos cœurs, sensibles à ces coups, se rapporte, parla construction de la phrase, au courage de Cléopâtre, dont il est parléau vers précédent, et, par le sens de la phrase, aux coups de Rodogune.Et comment retenait-elle ce courroux, quand elle dit que leurs cœursconserveraient un généreux courroux? Pouvait-elle retenir un cour-roux dont ses deux fils ne lui donnaient aucune marque? Au reste, jesuis toujours étonné que Cléopâtre veuille tromper toujours grossière-ment des princes qui la connaissent, et qui doivent tant se défier d’elle.Observez surtout que rien ; n’est si froid que ces discussions dans desscènes où il s’agit d’un grand intérêt. (V.)