AU LECTEUR. 22T
rie sa naissance. Je serois trop long si je voulois ici toucherle reste des incidents d’un poème si embarrassé, et me con-tenterai de vous avoir donné ces lumières, afin que vous enpuissiez commencer la lecture avec moins d’obscurité. Vousvous souviendrez seulement qu’Héraclius passe pour Martian,(ils de Phocas, et Martian pour Léonce, fils de Léontine, etqu’IIéraclius sait qui il est, et qui est ce faux Léonce; maisque le vrai Martian, Phocas, ni Pulchérie, n’en savent rien,non plus que le reste des acteurs, hormis Léontine et sa filleEudoxe.
On m’a fait quelque scrupule de ce qu’il n’est pas vrai-semblable qu’une mère expose son lils à la mort pour enpréserver un autre : à quoi j’ai deux réponses à faire ; la pre-mière, que notre unique docteur Aristote nous permet demettre quelquefois des choses qui même soient contre la rai-son et l’apparence, pourvu que ce soit hors de l’action, ou,,pour me servir des termes latins de ses interprètes, extrafabulam, comme est ici cette supposition d’enlant, et nous:donne pour exemple Œdipe, qui, ayant tué un roi de Thèbes,l’ignore encore vingt ans après; l’autre, que l’action étantvraie du côté de la mère, comme j’ai remarqué tantôt, il nefaut plus s’informer si elle est vraisemblable, étant certainque toutes les vérités sont recevables dans la poésie, quoi-qu'elle ne soit pas obligée à les suivre. La liberté qu’elle ade s’en écarter n’est pas une nécessité, et la vraisemblancen’est qu’une condition nécessaire à la disposition, et non pas.au choix du sujet, ni des incidents qui sont appuyés de l’his-toire. Tout ce qui entre dans le poème doit être croyable; etil l’est, selon Aristote, par l’un de ces trois moyens, la vérité,la vraisemblance, ou l’opinion commune. J’irai plus outre;et, quoique peut-être on voudra prendre cette propositionpour un paradoxe, je ne craindrai point d’avancer que lesujet d’une belle tragédie doit n’être pas vraisemblable. Lapreuve en est aisée par le même Aristote, qui ne veut pasqu’on en compose une d’un ennemi qui tue son ennemi, par-ceque, bien que cela soit vraisemblable, il n’excite dans-l’ame des spectateurs ni pitié ni crainte, qui sont les deuxpassions de la tragédie ; mais il nous renvoie la choisir dans.