278 HÉRACLIUS.
Ah! s’il m’étoit permis de ne me pas connoître,
Qu’un si charmant abus seroit à prélererA l’àpre vérité qui vient de m’éclairer!
PCLCHÉRIE.
J’eus pour vous trop d’amour pour ignorer ses forces.
Je sais quelle amertume aigrit de tels divorces t ;
Et la haine à mon gré les fait plus doucementQue quand il faut aimer, mais aimer autrement 2 .
J’ai senti comme vous une douleur bien viveEn brisant les beaux, fers qui me tenoient captive 3 ;
1 On aigrit des douleurs, des ressentiments, des soupçons meme.Racine a dit avec son élégance ordinaire :
La douleur est injuste, et toutes les raisonsQui ne la flattent point aigrissent ses soupçons.
Mais on n’a jamais aigri une séparation ; et une sœur qui ne peut épouser*on frère ne fait point un divorce. (Y.)
2 Les maximes, les sentences, au moins doivent être claires ; celle-cin’est ni claire, ni convenable, ni vraie. Il est faux qu’il soit plus agréa-ble d’être obligé de passer de l’amour à la haine, que de l’amour àl’amitié. Corneille est tombé si souvent dans ce défaut, qu’il est inutiled’en examiner la source. Cette habitude de faire raisonner ses person-nages avec subtilité n’est pas le fruit du génie. Le génie peint à grandstraits, invente toujours les situations frappantes, porte la terreur dansl’ame, excite les grandes passions, et dédaigne tous les petits moyens ;tel est Corneille dans le cinquième acte de Rodogune, dans des scènesdes Horaces , de Cinna, de Pompée. Le génie n’est point subtil et rai-sonneur : c’est ce qu’on appelle esprit qui court après les pensées, lessentences, les antithèses, les réflexions, les contestations ingénieuses.Toutes les pièces de Corneille, et surtout les dernières, sont infectéesde ce grand défaut, qui refroidit tout. L 'esprit dans Corneille, comm»dans le grand nombre de nos écrivains modernes, est ce qui perd lalittérature : ce sont les traits de génie de ce grand homme qui seuls ontfait sa gloire et montré l’art. Je ne sais pourquoi on s’est plu à répéterque Corneille avait plus de génie, et Racine plus d’esprit ; il fallaitdire que Racine avait beaucoup plus de goût, et autant de génie. Unhomme avec du talent et un goût sûr ne fera jamais de lourdes chutesen aucun genre. (V.)
3 De beaux fers ! et on reproche à Racine d’avoir parlé d’amour !Mais on ne trouve chez lui ni beaux fers ni beaux feux : ce n’est quedans sa faible tragédie à.'Alexandre, où il voulait imiter Corneille, oùil fait dire à Éphestion :
Fidèle confident du beau feu de mon maître. (Y.)