ACTE m, SCÈXE I. 2'7
« Elle garde un trésor qui vous sera bien cher. »
Cet ordre en sa faveur me sut si bien toucher,
Qu’au lieu de la haïr d’avoir livré mon frère,
J’en tins le bruit pour faux, elle me devint chère;
Et confondant ces mots de trésor et d’époux,
Je crus les bien entendre, expliquant tout de vous.
J’opposois de la sorte à ma hère naissanceLes favorables lois de mon obéissance 1 ;
Et je m’imputois même à trop de vanitéDe trouver entre nous quelque inégalité.
La race de Léonce étant patricienne,
L’éclat de vos vertus l’égaloit à la mienne;
Et je me laissois dire en mes douces erreurs :
« C’est de pareils héros qu’on fait les empereurs;
« Tu peux bien sans rougir aimer un grand courage« A qui le monde entier peut rendre un juste hommage. »J’écoutois sans dédain ce qui m’autorisoit :
L’amour pensoit le dire, et le sang le disoit;
Et de ma passion la flatteuse impostureS’emparoit dans mon cœur des droits de la nature.
MARTIAN.
Ah, ma sœur! puisque enfin mon destin éclairciVeut que je m’accoutume à vous nommer ainsi,
Qu’aisément l’amitié jusqu’à l’amour nous mène!
C’est, un penchant si doux qu’on y tombe sans peine 2 ;
Mais quand il faut changer l’amour en amitié,
Que l’ame qui s’y force est digne de pitié !
Et qu’on doit plaindre un cœur qui, n’osant s’en défendre,
Se laisse déchirer avant que de se rendre!
Ainsi donc la nature à l’espoir le plus douxFait succéder l’horreur, et l’horreur d’être à vous!
Ce que je suis m’arrache à ce que j'aimois d’être !
* Tous ces raisonnements subtils sur l’amour et sur la force du sang,,auxquels Martian répond aussi par des réflexions, sont d’ordinairel’opposé du tragique. Les subtilités ingénieuses amusent l’esprit dansun livre, et encore très rarement ; mais tout ce qui n’est point senti-ment, passion, pitié, terreur, est froideur au théâtre. Qu’est-ce qu*c’est qu’une fière naissance et les lois d’une obéissance 1 (V.)
2 On ne tombe point dans un penchant. Toujours des expression*impropres. (Y.)