NICOMEDE.
53 *
SCÈNE IL
LAODICE, NICOMÈDE, ATTALE.
ATTALE.
Quoi! madame, toujours un front inexorable!
Ne pourrai-je surprendre un regard favorable,
Un regard désarmé de toutes ces rigueurs,
Et tel qu’il est cnlin quand il gagne les cœurs'?
LAODICE.
Si ce front est mal propre à m’acquérir le vôtreQuand j’en aurai dessein, j’en saurai prendre un autre,
ATTALE.
Vous ne l’acquerrez point, pui-qu’il est tout à vous 2 .
LAODICE.
Je n’ai donc pas besoin d’un visage plus doux s.
ATTALE.
Conservez-le, de grâce, après l’avoir su prendre.
LAODICE.
C’est un bien mal acquis que j’aime mieux vous rendre '.
i Mal propre, dans toutes ses acceptions, est absolument banni du stylenoble, et, par la construction, il semble que le front de Laodice soit malpropre à acquérir le front d’Atta'e; de plus, prendre un front est unbarbarisme; on dit bien, il prit, un visage sévère, un front serein, outriste; mais, en général, on ne peut pas dire, prendre vn front , parce-qu’on ne peut pas prendre ce qu’on a : il faut ajouter une épithète quimarque le sentiment qu’on peint sur son front, sur son visage. ( V.)
- Ces. compliments, ces dialogues de conversation ne doivent pasentrer dans la tragédie. (V.)
3 Avoir besoin d’un visage! (V.)
^ Laodice commence à prendre le ton de l’ironie. Corneille l’a pro-diguée dans cette pièce d’un bout à l’autre. II ne faut pas soutenir unouvrage entier par la même figure. L’ironie par cllc-méme n’a rien detragique; il faudrait au moins qu’elle lût noble : un bien mal acquisest comique. (V.) — L’ironie convient souvent eux passions les plusviolentes. Loin d’être, comme Voltaire paroît le supposer, au-dessousdu genre tragique, Homère et Virgile l’ont employée fréquemmentdans l’épopée ; et on la verra, dans Nicomède, s’approcher quelquefoisdu sublime. Nous ne prétendons pas cependant justifier, par cette ob-servation, l’espèce d’ironie qu’emploie ici Laodice ; elle est comique,et par conséquent déplacée. (P.)