.'»92
NICOMEDE.
Ce seroit trop, seigneur, pour un cœur magnanime :
Mon refus lui fait grâce, et, malgré ses désirs,
J’épargne à sa vertu d’éternels déplaisirs.
FLAMINIUS.
Si vous me dites vrai, vous êtes ici reine ' :
Sur l’armée et la cour je vous vois souveraine;l.e roi n’est qu'une idée 1 2 , et n’a de son pouvoirQue ce que par pitié vous lui laissez avoir.
Quoi ! même vous allez jusques à faire grâce !
Après cela, madame, excusez mon audace;
Souffrez que Rome enlin vous parie par ma voix :
Recevoir ambassade est encor de vos droits ;
Ou, si ce nom vous choque ailleurs qu’en Arménie,
Comme simple Romain souffrez que je vous dieQu’être allié de Rome, et s’en faire un appui,
C’est l’unique moyen de régner aujourd’hui ;
Que c’est par là qu’on lient ses voisins en contrainte,
Ses peuples en repos, ses ennemis en crainte ;
Qu’un prince est dans son trône à jamais affermiQuand il est honoré du nom de son ami;
1 Ces malheureuses contestations, ces froides discussions politiques,qui ne mènent à rien, qui n’ont rien de tragique, rien d’intéressant,sont aujourd'hui bannies du théâtre. Flaminius et Laodice ne parlentici que pour parler. Quelle différence entre Acomat dans Bajazet, etFlaminius dans Nicomede ! Acomat se trouve entre Bajazet et Roxane,qu’il veut réunir, entre Roxane et Atalide, entre Atalide et Bajazet ;comme il parle convenablement, noblement, prudemment à tous lestrois ! et quel tragique dans tous ces intérêts ! quelle force de raisons 'quelle pureté de langage ! quels vers admirables ! mais dans Nico-mede tout est petit, presque tout est grossier ; la diction est si vicieuse,qu’elle déparerait le fond le plus intéressant. (V.}
2 On dit bien n’est qu’un fantôme, mais non pas n’est qu’une idée :la raison en est que fantôme exclut la réalité, et qu 'idée ne l’exclutpas. (V.) — L’expression est véritablement impropre : cependant iln’est pas vrai de dire que le mot idée n’exclut pas souvent la réalitépour le moins autant que celui de fantôme : on dit très bien vine for-tune, un succès en idée, au lieu d’un succès et d’une fortune imagi-naires. Corneille a dit lui même très heureusement, dans Sertorius :
De pareils lieutenants n’ont de chefs qu'en idée;
et Voltaire n'a pas condamné ce vers, qui est même, en quelque sorte,passé en,proverbe. \V.)