ACTE II, SCÈNE I. 477
Pour se couvrir de nous l’ombre des Pyrénées.
Nos rois, sans ce héros, l’un de l’autre jaloux,
Du plus heureux sans cesse auroient rompu les coups i :Jamais ils n’auroient pu choisir entre eux un maître.
THAMIRE.
Mais consentiront-ils qu’un Romain puisse l’ôtre “I
VIRIATE.
il n’en prend pas le titre, et les traite d’égal :
Mais, Thamire, après tout, il est leur général;
Ils combattent sous lui, sous sou ordre ils s’unissent;
Et tous ces rois de nom 2 en effet obéissent,
Tandis que de leur rang l’inutile iiertéS’applaudit d’une vaine et fausse égalité.
THAMIRE.
Je n’ose vous rien dire après cet avantage,
Et voudrois comme vous faire grâce à son âge ;
Mais enfin ce héros, sujet au cours des ans,
A trop longtemps vaincu pour vaincre encor longtemps;
Et sa mort...
VIRIATE.
Jouissons, en dépit de l’envie.
Des restes glorieux de son illustre vie :
Sa mort me laissera pour ma protectionLa splendeur de son ombre et l’éclat de son nom a .
Sur ces deux grands appuis ma couronne affermieNe redoutera point de puissance ennemie ;
Ils feront plus pour moi que ne feroient cent rois.
1 Rompre les coups du plus heureux, avoir l’omlrre d’une montagnepour se couvrir , un bonheur qui décide des armes, tout cela est im-propre, irrégulier, obscur. (Y.)
2 Racine s’est approprié cette belle expression dans Mithridate :
Reine longtemps de nom, mais en effet captive,
dit Monime en parlant d’elle-même. (P.'ta Ces figures outrées ne réussissent plus. Le mot d ’ombre est trop lecontraire de splendeur; il n’est pas permis non plus à une femme telleque Viriate de dire que l’ombre d'un général mort protégera plus l’Es-pagne que ne feraient cent rois : ces exagérations ne seraient pas mêmetolérées dans une ode. Le vrai doit régner partout, et surtout dans latragédie. La splendeur d'une ombre a quelque chose de si contradic-toire. que cette expression dégénère en pure plaisanterie. ( V.}