520
SERTORIUS.
Bien qu’un si digne objet le rendît excusable,
J’ai cru honteux d’aimer quand on n’est plus aimable;
J'ai voulu m’en défendre à voir mes cheveux gris,
Et me suis répondu longtemps de vos mépris.
Mais j’ai vu dans votre ame ensuite une autre idée,
Sur qui mon espérance aussitôt s’est fondée;
Et je me suis promis bien plus qu’à tous vos rois,
Quand j'ai vu que l'amour n’en feroit point le choix.
J’allois me déclarer sans l’offre d’Aristie :
Non que ma passion s’en soit vue alentie;
Mais je n’ai point douté qu’il ne fût d’un grand cœurDe tout sacrifier pour le commun bonheur.
L’amour de Perpenna s’est joint à ces pensées ;
Vous avez vu le reste, et mes raisons forcées.
Je m’étois figuré que de tels déplaisirsPourroient ne me coûter que deux ou trois soupirs;
Et pour m’en consoler, j’envisageois l’estimeEt d’ami généreux et de chef magnanime :
Mais, près d’un coup fatal, je sens par mes ennuisQue je me promettois bien plus que je ne puis.
Je me rends donc, madame ; ordonnez de ma vie :
Encor tout de nouveau je vous la sacrifie.
Aimez-vous Perpenna?
VIRIATE.
Je sais vous obéir,
Mais je ne sais que c’est d’aimer ni de haïr 1 ;
Et la part que tantôt vous aviez dans mon ameFut un don de ma gloire, et non pas de ma flamme.
Je n’en ai point pour lui, je n’en eus point pour vous;
Je ne veux point d’amant, mais je veux un époux ;
Mais je veux un héros, qui par son hyménéeSache élever si haut le trône où je suis née,
1 Aristie a dit à Pompée : Suivant qu'on m'aime ou hait, j'aime ouhais a mon tour ; et Viriate dit à Sertorius qu'elle ne sait que c’estd'aimer ni de haïr. Dès qu’elle ne sait que c'est ou ce que c’est, ellen’a qu’un intérêt de politique, par conséquent elle est froide. Cepen~dant elle dit, le moment d’après, m’aimez-vous ? Ne devrait-ellepas lui dire : L’amour n’est pas fait pour nous, l’intérêt de l’État,le vôtre, celui de ma grandeur , doivent présider à notre hyménée ?
(V.) .