6 " DEUXIEME DISCOURS PRÉLIMINAIRE
tous les regards , n’est-ce pas celui que présente la masse générale de la nation contraintede passer précipitamment d’un régime antique à un régime opposé, et réduite, dans cepassage trop rapide, à se défendre contre toutes les attaques du despotisme, les effortsdes ministres , de la noblesse, d’un clergé nombreux et puissant, des parlements nonmoins affermis et redoutables, la lutte des différentes factions, et dans la suite les dangersencore plus imminents de prestiges révolutionnaires ?
La nation a commencé seule cette grande révolution et l’a seule soutenue. Pendanttout le cours de ces orages politiques le peuple a été rappelé sans cesse au sentimentde cette vérité : « Je suis en guerre, a-t-il paru se dire à lui-même, avec tous ceux» qui me gouvernent, qui aspirent à me gouverner, et même avec ceux que je me» suis choisis ; je surveillerai tout, et ne m’en rapporterai qu’à moi. »
La nation française a vu en effet des factions diverses naître , dominer , et périr :elles les a vu remplacées par d’autres factions , qu’elle a fait rentrer dans le mêmenéant. Elle a eu à lutter contre les astuces ou les attaques directes du despotisme desministres 5 elle a subi toutes les atrocités que le génie du crime peut accumuler ; et,après avoir trouvé dans ses finances un déficit dont on n’a pu encore calculer toutela profondeur , elle a été obligée de soutenir une guerre sanglante et dispendieuse.
M. Necker avoit proposé plusieurs bonifications faciles, et déjà préparées, qui pouvoients’élever à ving-cinq ou vingt-six millions : ces moyens étoient assurément insuffisants.M. de Calonne à son tour proposa l’impôt du timbre et la subvention territoriale. Usprésentoient, à la vérité , une très-grande ressource ; mais les notables, et ensuite lesparlements , s’accordèrent à les rejeter. C’est ici le cas d’examiner quel jugement ondoit asseoir sur ces deux ministres, qui ont joué un si grand rôle dans les évènementsprécurseurs de la révolution : cet examen nous conduira d’ailleurs à des réflexionsintéressantes , et nous en serons plus à même d’apprécier le véritable état du trésorpublic à cette époque.
Il paroît moins difficile de fixer son opinion sur M. de Calonne que sur son prédécesseur;on s’accorde assez généralement à le regarder comme un ministre doué de grands talentsadministratifs , mais immoral et dissipateur. Quant à M. Necker, s’il s’est quelquefoismontré au-dessous de sa place et des lumières de son siecle, on lui rend la justicede dire qu’il se conduisoit d’après les principes inaltérables de cette probité qui doitgouverner les citoyens de tous les ordres, dans quelque poste qu’ils soient placés. Il nereconnoît en effet dans ses écrits qu’une seule morale, pour les gouvernements commepour les particuliers ; et il ne sépare point celle de l’homme privé de celle de l’hommepublic. C’est ainsi qu’il s’explique dans un passage du discours qu’il tint aux états-généraux , où il s’éleva avec éloquence contre l’idée honteuse et impolitique d’unebanqueroute : « Oui, MM., s’écria-t-il, et vous l’entendrez avec intérêt dans un discours» commandé par votre souverain, et qui a reçu la sanction de son autorité, il n’y a» qu’une seule grande politique nationale, qu’un seul principe d’ordre, de force, et de» bonheur ; et ce principe est la plus parfaite morale. »
D’aussi belles maximes énoncées par un homme d’état], doivent lui assurer la vénérationpublique : ici elles sont soutenues et rehaussées par la conformité de sa conduite avecses discours, avec une certaine gravité de mœurs et de maintien dont il ne s’étoit jamaisécarté. Il en faut conclure que le caractère de M. Necker est plus grand que ses talents,et qu’on remarque plus d’élévation dans son ame que dans ses projets. Ce jugementest plutôt un hommage qu’une critique ; car on voit, en étudiant l’histoire des nations,que les ministres qui ont obtenu l’estime publique par leurs vertus, sont encore plusrares que ceux qui l’ont subjugée par leur génie. Si, dans les discours qu’il prononçaaux états-généraux, ses principes parurent vaciller quelquefois, on doit sans doute