ï8 TABLEAUX HISTORIQUES
les grands théâtres où se réunissent les hommes éclairés , interdisent les petites sallesdes boulevards où le peuple se porte habituellement ; tandis que l’on commandait à tousdes pensées sévères, quelques-uns conçurent l’idée d’un spectacle nouveau, à-la-foistriomphal et funèbre, qui annonçait en même temps la confiance et la terreur. Dans lecabinet de Curtius étaient en cires coloriées un grand nombre de bustes d’hommescélèbres. On y saisit ceux de M. Necker et de M. d’Orléans qu’on croyait enveloppédans la disgrâce du ministre. On les couvre de crêpes ainsi que le tambour qui les pré-cède. On les porte des allées du boulevard du Temple dans la rue Saint-Martin, au milieud’un cortège innombrable qui se grossit à chaque pas. Le cri répété, Chapeau bas , faitun devoir aux passants de saluer ces images révérées. Le guet à cheval de la porte de laPlanchette reçoit du peuple l’ordre d’escorter les porteurs. La garde de Paris cède aussitôtà cette volonté générale. On se précipite de toutes les issues pour voir cette nouveautérépublicaine. On en augmente sans cesse la pompe tumultueuse, bizarre, et cependantimposante. Tout s’ennoblissait par l’idée d’honorer avec éclat deux hommes qu’on croyaitvictimes de leur généreux amour pour le peuple. Malgré le juste mépris où était tombéle duc d’Orléans avant la révolution, le peuple, toujours dupe des apparences , séduitsurtout par les prôneurs à gages de ce prince , le regardait alors comme son ami, sonprotecteur. Les rues Grenétat, Saint-Denys, la Féronnerie, Saint-Honoré, par où passentsuccessivement les images devenues momentanément l’objet du culte public, contiennentà peine les flots de citoyens qui se succèdent avec une rapidité toujours croissante.
C’est avec cet immense cortège que les bustes arrivent à la place Vendôme . On lespromène autour de la statue de Louis XIV . ... O changemens opérés par la révolutiond’un siècle ! Là fut élevé le bronze de ce monarque, qui, d’un regard, faisait trembler
sa cour, vit près de soixante ans son peuple à ses genoux; et maintenant.Ce
sont les suites de son faste ruineux, qui, de loin, préparaient cette grande, cetteimmortelle révolution qui devait élever la première république du monde sur les débrisdu pouvoir absolu, et sur la destruction des préjugés les plus antiques. L’esprit dupeuple est changé. Ce ne sont plus ces Parisiens , ridicules héros de la Fronde, fuyantdevant quelques soldats soudoyés pour contenir ou châtier des bourgeois. Un détache-ment de Royal-Allemand se précipite sur ces citoyens devenus intrépides; ils ne prennentpoint la fuite, comme on s’en était flatté. L’action fut vive, plusieurs personnes furentblessées. Un cavalier de Royal-Allemand fut tué d’un coup de pistolet par un médecin.Le cortège écarte enfin la troupe, et continue sa route avec une ardeur nouvelle. Onvoulait se rendre aux Tuileries par la place Louis XV. Là commença l’exécution mani-feste des projets hostiles de la cour contre les citoyens. Un détachement de dragons seprécipite à coups de sabre sur l’innombrable multitude qui s’y était rassemblée pourvoir passer les bustes de MM. Necker et d’Orléans . Le porteur de la première effigiefut tué, le buste mis en pièces : incident qui, dans les siècles où la superstition changeaittout en augure, serait devenu un présage menaçant pour la personne de M. Necker,ou du moins pour la durée de sa faveur populaire. François Pépin, qui portait l’effigiede M. d’Orléans , reçut un coup d’épée de la main même de l’officier qui commandaitle détachement, et fut de plus atteint d’un coup de pistolet à la jambe gauche. Ungarde-française fut tué par un dragon; mais un soldat de la garde de Paris, qui avaitvu d’où le coup partait, tua à son tour le dragon, dont les dépouilles furent portéesau Palais - Royal . Le cortège des patriotes et des orléanistes, sans armes, étonné plusqu’effrayé de cette course à bride abattue, de ce cliquetis de sabres, de ces images brisées,de ce sang, de ces morts, fut forcé de se diviser. Une partie se porta vers le quai, uneautre rebroussa chemin par le boulevard, et ceux qui occupaient le milieu de la scèneentrèrent pêle-mêle dans les Tuileries par le pont-tournant. C’est le sujet d’un autre tableau.