DE LA RÉVOLUTION. 35
représenter comme un exploit héroïque le triste courage de marcher en ordre de bataillecontre des citoyens désarmés , de porter le feu dans une ville agitée par des troubles ,^ais qui n’avait pas encore arboré l’étendard de l’insurrection, et qui peut-être n’enavait pas conçu l’idée. Il fallut donc , pour les engager à marcher contre Paris , leurfaire entendre qu’ils allaient à son secours : on leur dit que cette ville était rempliede brigands qu’on ne pouvait réprimer que par la force militaire. La troupe défile ,a yant pour avant-garde un détachement de Loyal - Allemand : ils passent les bacsvis - à - vis l’hôtel des Invalides , et viennent se ranger en bataille dans les Champs- Elysées .
Dès que le peuple voit s’avancer cette colonne imposante, il murmure , s’indigne,il mêle la menace à la crainte 5 et bientôt le bruit se répand qu’une armée venait pourégorger tous les habitans de Paris . Mais quelle fut leur fureur quand ils virent cettearmée , que la terreur seule avait grossie à leurs yeux, s’augmenter et se recruter enchemin des dragons , des hussards , des régimens de Royal-Bourgogne , Royal-Cravate,et enfin d’un détachement du guet à cheval ! Ce dernier corps , que les habitans deParis avaient toujours détesté , était devenu pour eux un objet d’horreur , depuis quela police en avait fait l’instrument du despotisme le plus odieux. Une guerre ouvertes’était élevée entre lui et cette portion du peuple que ceux qu’on appelait grandsdésignaient sous le nom de populace ou même de canaille , et que plus d’une fois leguet avait foulée aux pieds dans les rues , sur les quais, et mêmes sur les trottoirs desponts. La seule apparition des cavaliers de ce corps suffisait pour provoquer le peupleau combat : mais quel combat ! et combien il était inégal ! Des pierres , alors la seulearme du peuple , assaillirent les hommes et les chevaux. A ces coups peu meurtriers ,les adversaires répondent par des coups de fusil, dont le bruit appelle de nouveauxcombattans ou de nouveaux témoins. La nouvelle de ce combat pénètre dans l’intérieurde la ville. Aussitôt les forts de la halle , les ouvriers des ports , les artisans robustesde toute espèce, s’arment à la hâte de tout ce qu’ils rencontrent, la plupart de bâtons,quelques-uns de mauvais fusils , et viennent au secours de leurs concitoyens. Mais cequi les servit le plus efficacement, ce fut l’arrivée d’un détachement des gardes-françaises,qui , devenus l’idole du peuple , s’empressèrent de marcher à son secours. C’était unspectacle curieux que l’approche de cette troupe guerriere au milieu d’une foule désarméequi la suivait ou la précédait au combat. Des femmes , des enfans , augmentaient cettefoule ; et l’on distinguait surtout,dans l’obscurité de la nuit qui s’approchait, la hardiessede ces petits garçons nommés porte-falots , qui, avec leurs lanternes , éclairaient parzèle et avec gaieté cette colonne de gardes-françaises marchant vers les coups de fusils.Ce sont-là de ces tableaux qu’on ne peut oublier ; et Paris en a offert , pendant cettecélèbre semaine, plusieurs qui peut-être ne se renouvelleront jamais.
La seule approche des gardes-françaises et quelques coups de fusil avaient suffi pourforcer leurs adversaires à s’enfoncer dans les Champs-Élysées . Vainement voulut - onemployer le renfort des petits Suisses : ces braves alliés de la France refusèrent de tirerSür des Français. Ce fut de ces étrangers que le reste des troupes reçut un exemple sigénéreux et si salutaire pour les deux partis. Les officiers frémissaient de colère de voirque leurs ordres demeuraient sans exécution. Pour être obéis , ils ne virent qu’un moyen;