34 TABLEAUX HISTORIQUES
en auroit eu , des soldats ne pouvaient rétablir ses finances , et l’appareil militaire quimenaçait Paris n’aurait pu qu’affaiblir l’amour de ses sujets pour sa personne. Cetappareil était vraiment formidable : mais ce qui le rendit plus odieux , plus révoltant ,ce fut ce grand nombre de trains d’artillerie , de bombes, de mortiers , et autres ins-trumens réservés à l’usage des sièges ; attirail peu propre à persuader au peuple qu’onvoulait seulement maintenir l’ordre et assurer la tranquillité publique , comme le disaientles ministres. Ces affreux détails étaient sans doute ignorés du roi,.et les dépositairesde sa puissance lui cachaient avec soin l’usage qu’ils en faisaient. Nous sommes loind’appuyer l’opinion alors admise, et qui n’est pas même encore détruite , qu’il s’agissaitde bombarder Paris : c’est une idée que repousse l’excès de son invraisemblance encoreplus que son atrocité. Mais ce qui ne serait guère moins invraisemblable , si le fait nel’eût démontré possible , c’est qu’il ait pu exister des ministres assez stupides pour nepas voir qu’en promenant sous les yeux d’un peuple entier ces instrumens de carnage etde destruction , ils ajoutaient à sa force , déjà si redoutable , toute celle qu’il empruteraitde sa fureur. En ne supposant à cet appareil guerrier que l’intention de la menace ,comment ne sentaient-ils pas que cette menace était d’un genre à inspirer autant d’horreurque l’exécution même du projet ? De plus , ces affreux préparatifs accréditaient le bruitdéjà trop répandu , surtout par la faction d’Orléans , que des troupes armées devaientsecrètement entrer dans Paris , livrer au pillage le Palais-Royal et les maisons despatriotes , sans épargner les personnes qui, par la hardiesse de leurs actions , de leursdiscours ou de leurs écrits , avaient attiré les regards et l’attention des nouveaux ministres.Quoiqu’il en soit de ces complots , quel qu’ait été le projet formé contre Paris et dontle secret n’échappera pas à l’oèil pénétrant de l’histoire , il est certain que les Parisiensdurent croire alors au projet formel de les exterminer. On mettait en mouvement, onfaisait avancer les troupes contre la capitale. Le camp principal était au Champ de Mars .A. peu de distance , aux Invalides , était caserné un régiment entier destiné à servir cetrain d’artillerie qui avait répandu tant d’effroi. Le quartier général était l’hôtel deRichelieu : des détachemens postés à Sèvre et à Saint-Denis devaient servir de renfort.Pendant ce temps l’assemblée nationale multipliait les adresses au roi pour demanderle renvoi des troupes ; et elle recevait du monarque trompé ou des refus ou des réponsesdilatoires. On parlait dans Paris de lettres de cachet préparées contre ses membres lesplus distingués ; on faisait courir des listes de proscription contre les patriotes. Tousces bruits faux ou exagérés , les nouvelles , les soupçons, étaient portés aux électeurs,qui, en se ralliant fréquemment , avaient formé un centre de réunion où tout aboutissait,et commençaient à devenir en quelque sorte une puissance publique, supplément desautorités civiles, qui gardaient un silence inexplicable. 11 semblait, qu’en employant laforce armée, le ministère n’attendît rien que d’elle. Déjà les troupes postées dans leChamp de Mars avaient reçu de Versailles l’ordre de s’avancer vers Paris . Aussitôt lesofficiers font rassembler les soldats ; ils les rangent en bataille , et les haranguent pourles encourager à cette expédition , comme ils eussent fait pour l’entreprise la plusglorieuse. Ces soldats étaient pour la plupart étrangers : mais il ne fallait pas moins lestromper pour en obtenir l’obéissance qu’on souhaitait. Ils avaient vécu en France depuislong-temps ; plusieurs y avaient contracté des liaisons ; et il était difficile de leur