46 ' TABLEAUX HISTORIQUES
Le signal étant donné , ils assaillirent la porte, qui ne résista pas long-temps auxcoups de hache et de masse : elle fut enfoncée ; et déjà les brigands inondaient la courde la communauté , et criaient d’une voix terrible : Du pain ! du pain ! A ces cris , ace tumulte, les religieux s’enfuient sans savoir où , laissant leurs effets et leurs hardesà ces misérables , qui s’en saisirent , et s’en revêtirent sur-le-champ , mêlant ainsil’apparence d’une mascarade aux horreurs d’une scène révoltante.
Cependant , à ces cris, du pain ! du pain ! le procureur de la maison ordonna quel’on conduisît ces messieurs par la basse-cour dans la cuisine , où l’on dressa sur-le-champ des tables aussitôt couvertes de pain , de viande et de vin à discrétion , l eSfrères s’empressant tous de servir ces exécrables hôtes.
Après avoir assouvi leur faim et surtout leur soif, ils demandèrent s’il n’était p aSpossible de leur procurer des armes pour défendre la ville contre les ennemis dutiers-état. Les misérables se qualifiaient ainsi d’un nom sous lequel on comprenait alorsla nation entière , à l’exception des privilégiés.
Les religieux de Saint-Lazare répondirent à ces prétendus vengeurs du tiers-étatqu’il n’y avait point d’armes dans la maison , et qu’on pouvait s’en assurer par la visitede toutes les chambres, Eh bien ! de l’argent! de l’argent ! fut le cri général de ces bandits-A ce cri, le supérieur et le procureur , montés sur un banc , leur répondirent avec unextérieur tranquille : Messieurs , votre volonté sera faite ; et à l’instant on leur fitdistribuer six cents livres. Un murmure de mécontentement fit connaître que la sommeparaissait modique ; et aussitôt on leur donna une autre somme de huit cents livres-Cette seconde distribution parut les calmer ; et pressentant que leur nombre allaits’accroître , ils se hâtèrent d’en faire le partage avant l’arrivée des survenans.
Aussitôt après cette seconde distribution , les chefs avaient envoyé quelques-uns deleurs subordonnés parcourir la maison , pour prendre connaissance des lieux , et dirige 1 ”l’attaque ; c’est ce qu’ils appelaient la visite de leurs ingénieurs. Ceux-ci firent attendrejusqu’à cinq heures et demie , tandis que les cours se remplissaient de monde , hommes ?femmes , enfans , qui attendaient six heures moment où devait commencer l’attaqu egénérale.
Le signal se donne : aussitôt ils courent aux appartemens les plus riches et qu 1renfermaient les objets les plus précieux, au secrétariat général de l’ordre, à la pharmacie?à la bibliothèque , toutes les deux célèbres , à l’appartement du supérieur général,ils trouvent des reliques qu’ils brisent, un coffre-fort qu’ils enfoncent , de l’or qu’d ssaisissent r qu’ils se disputent, pour lequel? ils se battent. Les cris , les imprécations ?les hurlemens retentissent à travers le bruit des haches , des marteaux , des maillets-Les maîtres des maisons voisines , les habitans du quartier , sont saisis d’effroi, tremblantpour eux-mêmes , et ne sachant où peut s’arrêter ce désordre inoui.
Quelques-uns courent aux casernes des gardes-françaises , rue du faubourg Saint-Denis , pour implorer leurs secours. Les soldats répondent qu’ils ne peuvent se déplace*”sans un ordre de leurs chefs , et que de plus ils ne se mêlaient point des objets depolice.
Le hasard suspendit un moment ces atrocités. Un gros détachement des gardes-françaises passe devant Saint-Lazare pour gagner le faubourg Saint-Denis : les brigands?saisis d’épouvante , le croient commandé contre eux , ils prennent la fuite ; en parcourantl’enclos , les uns escaladent les murailles pour se sauver , les autres plus timides secachent dans les bleds. On se croyait délivré de ces monstres : mais , par malheur ,de leurs chefs , qui s’était trouvé à la porte du couvent , avait recueilli le refus qu’avaietùfait ces nouveaux gardes-françaises d’entrer dans l’intérieur , disant, comme les autres ?que la police ne les regardait pas. Transporté de joie , ce misérable rappelle ses compiles?fait des signaux , les rallie malgré leur frayeur , et leur apprend le refus des soldats ?