DE LA RÉVOLUTION. 55
et le plaisir de se voir armés : les plus robustes portaient à-la-fois fusils, baïonnettes,sabres , pistolets. On assure que cette seule expédition arma plus de trente mille hommes:ouze canons furent aussi le fruit de cette entreprise hardie ; conquête encore plusPrécieuse que celle des fusils , puisque , dès le soir même , ces canons furent tournéscontre la Bastille. Les autres furent placés à différens postes , sous la garde d’une senti-ne lle. Cependant ce peuple nouvellement armé se forme comme en bataille dans le champdes Invalides : d’autres se répandent sur le boulevard , dans les rues voisines; et un grandnombre va se poster, d’un air intrépide, mais sans audace et sans bravade , en face destroupes campées au Champ de Mars , comme pour leur montrer à-la-fois des intentionsamicales et une sécurité guerrière, en leur laissant le choix d’être leurs frères d’armes oumurs ennemis.
Observons que le peuple s’abstint là , comme ailleurs , de toute violence étrangère às °u objet. A voir cette foule prodigieuse inonder les cours et se répandre partout , ilsemblait qu’on fut exposé à une dévastation générale , et l’effroi fut extrême. Aucunrïégât cependant ne fut commis dans cette vaste enceinte. Le peuple , qui avait respectéla fermeté de M. de Sombreuil dans ses premiers refus, étendit ce respect sur l’hospiceconfié à ses soins. A la vérité , quelques brigands qui s’étaient glissés dans cette fouleP°ür profiter du désordre, cherchèrent à forcer la cave d’un particulier ; mais , sur lesPremières plaintes qu’il en porta, un grand nombre de citoyens coururent au lieu désigné,Se saisirent des coupables , qui ne voulaient que s’enivrer , et posèrent à l’entrée de lacave une sentinelle , qui ne se retira qu’après tout le peuple, et lorsque tout fut calmeda ns l’hôtel.
Qu’il nous soit permis de ne pas omettre un acte particulier de civisme et de courage,^Oi prouve en même temps qu’au milieu de ce tumulte il n’arriva nul accident à aucunes habitans de l’hôtel. M. Sabatier , chirurgien-major depuis plus de trente ans , étaits °rti le matin pour visiter dans Paris les malades dont il avait la confiance. Il apprendP^r la yoix publique que l’hôtel est assiégé, et des récits exagérés lui présentent le périls °Us l’aspect le plus effrayant. Aussitôt il s’empresse d’y courir. On tâche de l’arrêter.C est mon poste, dit-il : depuis trente ans je n’ai fait que mon devoir ; voilà la première° c easion où je puis être d’une grande utilité ; je n’ai pas de temps à perdre. Il court, il
presse autant que son âge le lui permet. Il arrive au moment ou un peuple innom-mable assiégeait les grilles. Il s’efforce d’entrer avec autant d’ardeur qu’un autre en eutmis peut-être pour sortir. Écarté de la grille, il se rappelle une petite porte qui donneSUr le boulevard; il y vole, et parvient à se la faire ouvrir. Mais sa présence fut inutile ; et^ °*i n’eut pas besoin de son art dans un lieu où cent mille hommes venaient de répandrea terreur et la consternation.
Cette attaque des Invalides marqua d’un caractère plus menaçant l’insurrection ,Jusqu’alors regardée par lès ministres comme une suite des mouvemens séditieux, unv Çrtige d’insubordination. Elle acheva de répandre dans le conseil le trouble et la préci-P^ation qui multiplia les fausses mesures. Tous ces vieux soldats , réunis au peuple ,semblaient rentrés dans le sein de la nation dont ils avaient été comme séparés.
On sait quelles sommes immenses furent prodiguées pour la fondation de 1 hôtel des^Valides , qui ne recevait dans son sein qu’environ quatre mille hommes, sur plus deVl ïigt-huit mille qui composaient l’armée inactive ; et cependant ces trois ou quatrehle hommes coûtaient à l’Etat deux millions , sur les six millions trois cents mille livrese stinees aux vingt-huit mille défenseurs de la patrie. Cet abus , comme tant d autres ,énoncé à l’assemblée nationale par un de ses membres , fut reforme dès la secondea ^née de la liberté française ; et le temps amènera sans doute des changemens encorePhis favorables à cette classe de guerriers. Déjà plusieurs ont ressenti les bienfaits de