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Tome premier.
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54 TABLEAUX HISTORIQUES

il savait quil était devenu une puissance ; et les jours précédens lhôtel des Invalides en avait eu la preuve. Le régiment de la Fère , qui y était caserné, avait défense densortir et de se répandre dans Paris . Mais plusieurs soldats de ce régiment avaient violécette consigne : ils étaient allés voir leurs amis , leurs parens , ou danciens camarades,qui les avaient conduits dans les cafés , dans les jardins publics , on les avait imbus demaximes plus propres à faire haïr et à renverser le despotisme , quà maintenir la disciplinemilitaire. Us craignaient, après cela, de retourner à leurs corps. Le peuple, dont cetteinsubordination servait la cause , prit le parti de les reconduire lui-même à leur poste,comme pour attester que cétait pour lui et par lui quils sétaient écartés de leur devoir ,et comme pour solliciter par un concours imposant lindulgence ou la grâce quon nepouvait prudemment leur refuser. En effet , les soldats nessuyèrent ni châtimens nireproches : mais , au milieu de la nuit , le régiment reçut lordre de quitter lhôtel et deretourner à la Fère. A cinq heures du matin , il ne restait plus personne. Position fâcheusedes agens du ministère , obligés de laisser sans défense un de leurs arsenaux , dans lacrainte de voir leurs soldats accroître la force de ce même peuple contre lequel ils étaientsoudoyés ! Les braves mais vieux militaires qui habitent cet hôtel restèrent donc seulschargés de sa garde. Mais que pouvait ce simulacre de garnison, cette parade inutile ,cette ombre de service militaire , contre une multitude qui, quoique mal armée , étaitredoutable par sa fureur et par son impétuosité ?

Cependant les Invalides parurent déterminés à défendre leur hôtel ; et cette dispositionse manifestait encore dans la matinée du mardi 14 juillet. Quelle que fut leur faiblesse ,leur résistance assez inutile pouvait devenir funeste à leurs adversaires 5 et la déchargede douze pièces de canon , eût-elle été unique, eût rendu cette matinée très-meurtrière.Parmi ces vieillards, il sen trouvait plusieurs , étrangers aux opinions nouvelles , à ladisposition générale des esprits , ne connaissant que le nom du roi , pour qui le mot denation était un mot vuide de sens , et à qui celui de peuple semblait une qualification plusinjurieuse quimposante; lon pouvait donc tout craindre dun seul acte de violence. Onfit à peine ces réflexions. Déterminé dès la veille à former une garde bourgeoise , lepeuple ne se portait en foule aux Invalides , que parce quun grand nombre dhommesavait besoin dêtre armé. Leur démarche leur paraissait simple ; ils allaient vers un dépôtqui devait leur fournir ce qui leur manquait. Ils ne sétonnèrent point de trouver lesportes fermées , et les Invalides disposés à la résistance : ils demandèrent paisiblementquon leur livrât les armes déposées dans lhôtel. Le gouverneur , M. de Sombreuil ,répondit quil nen avait pas. On insiste , et on lui demande de permettre la visite delhôtel. Le roi , réplique-t-il, men a confié la garde , et je ne puis rien sans une per-mission du roi. Parlant ainsi , il reconduisait M. de Corny vers la grille , quil fallutbien ouvrir. Aussitôt la foule qui lassiégeait se pousse , se précipite dans la cour. En uninstant elle est inondée dun peuple innombrable : on court, on franchit les fossés , onforce en quelques endroits les grilles qui se trouvent fermées. M. de Sombreuil, cédantà une violence irrésistible , et craignant quelle ne devînt funeste, fit ouvrir les grilles,les portes , tous les passages , et, par cette complaisance forcée , sauva lhôtel du pillage,dernier service quil pouvait alors lui rendre.

Ce qui restait des armes ne pouvait échapper à une recherche aussi active. Un sou-terrain suspect contenait le principal depot : on sy précipite. Des cris de joie annoncentlheureuse découverte ; et, malgré les clameurs , les cris douloureux de ceux que leurchûte avait estropiés, blessés , brisés , ou quétouffait la foule , cette foule saccroît demoment en moment. Cest dans ce tumulte , plus effrayant encore par lobscurité du lieu,quon se partage les armes , quon se les arrache. Les premiers qui en sont saisis sortentpour faire place à dantres. On en vit plusieurs qui , se traînant à peine hors de cesouterrain , exprimaient en même temps sur leur visage et la douleur de leurs blessures