Band 
Tome premier.
Seite
62
JPEG-Download
 

Ôï TABLEAUX HISTORIQUES

Bastille ! se répétaient dans tout Paris $ et , dès la veille , quelques citoyens avaienttracé contre elle des plans d’attaque. La fureur populaire tint lieu de plan. On aperçoitles canons dirigés contre la ville. Un citoyen , seul ( i ), au nom de son district , vientprier le gouverneur d’épargner cet aspect au peuple. Il lui donne hardiment des conseilsqui semblaient une sommation. A sa voix , les canons se détournent, et le peupleapplaudit au courageux citoyen qui , du haut des tours, se montre à sa vue. Bientôtune multitude nouvelle vient demander des armes et des munitions. On la reçoit dansla première cour ; mais à peine entrée , soit méprise des soldats de l’intérieur , soitperfidie du gouverneur lui-même , un grand nombre de ces malheureux expire sous unfeu roulant de mousqueterie. Les cris des mourans retentissent au-dehors , avec ceuxd’assassinat , de trahison. La fureur , le désespoir , la rage, saisissent tous les cœurs.Deux hommes intrépides , montant sur un corps-de-garde, s’élancent par-delà le pont-levis , en brisent les ferrures et les verroux à coups de hache, sous le feu de l’ennemi-Le peuple accourt en foule : il inonde cette cour , d’où la mousqueterie l’écarte unmoment. Cependant une première et bientôt une seconde députation précédées d’untambour et d’un drapeau blanc arrivent et sont exposées aux mêmes périls. Une fureurnouvelle saisit le peuple. Les députés veulent le contenir , l’empêcher de courir à unemort inutile. Inutile! s’écrie la multitude avec les hurlemens de la rage : non, non, noscadavres serviront à combler les fossés. Ils les eussent comblés!... Cruels et coupables ministres,vous qui, dans l’insurrection générale, née de l’excès de tous les maux , ne vouliezvoir qu’une vile émeute, une méprisable sédition, ouvrage de quelques factieux, fré-missez de ce cri unanime et forcené d’un peuple réduit au désespoir ! Ce cri terribledépose contre votre imposture. L’attaque recommence , le sang coule à pure perte. Lesaccidens , les méprises , la précipitation , multiplient les dangers et les désastres. Enfin,un détachement de grenadiers , et une troupe de bourgeois, commandés par un mili-taire qu’ils avaient nommé leur chef , s’avancent vers le fort , suivis de canons qu’ilsdisposent avec intelligence. Us se postent, se distribuent en hommes expérimentés. Desvoitures chargées de paille, et brûlées au pied des remparts , élèvent un nuage de fuméequi dérobe aux assiégés les manœuvres des assiégeans , tandis que du haut des maisonsvoisines on écarte à coups de fusils les fusiliers placés sur le rempart. Soldats, citoyens ,artisans, manouvriers , armés, désarmés , la valeur est la même, la fureur est égale.Des pères voient tuer leurs fils , des petits-fils leurs grands-pères ; des enfans de septans ramassent des balles encore brûlantes, qu’ils remettent à des grenadiers. Une jeunefille, en uniforme guerrier, se montre partout à côté de son amant. Un homme blesseaccourt , s’écrie : Je me meurs ; mais tenez bon, mes amis , vous la prendrez.

Pendant cette attaque , une partie du peuple forçait l’arsenal, l’hôtel de la régiedes poudres, et apportait à ses défenseurs des munitions de toute espèce. A chaquecour , à chaque porte , nouveau combat signalé par des actes d’un courage héroïque.Elie , Hulin , Tournai, Arné , Réole , Gholat, sont ceux qu’on remarqua le plus danscette journée.

Maîtres d’un pont par cette dernière attaque si impétueuse et si terrible , les assaillansencouragés et plus furieux amènent trois pièces d’artillerie devant le second pont.

Déjà le succès paraît sûr. M. de Launay tremble , et quelques-uns de ses soldatsparlent de se rendre. A ces mots il se trouble , il se désespère ; il saisit une mècheembrasée , et court aux poudres pour y mettre le feu. Il est repoussé par un des siens.Il sollicite , par grâce , un baril de poudre pour se faire sauter. La garnison présente ledrapeau blanc , demande à capituler. Non , est le gri général. Un papier sort d’uncreneau en-dehors de la forteresse. Un bourgeois intrépide s’avance pour le saisir sur

(1) M. Thuriot de la Rosière