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Tome premier.
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66 TABLEAUX HISTORIQUES

à qui cette faveur avait d’abord été refusée. M. de Launay répond avec une douceurcraintive au député qui lui parle d’un ton voisin de la menace ; et quelque tempsaprès une multitude de citoyens sans armes , sans intentions hostiles , accueillis parlui-même , et entrés dans la première cour , dont il a fait baisser le pont-levis, sontaccablés de plusieurs décharges de mousqueterie et d’artillerie, tandis que le pont-levisse relève pour dérober tout moyen de fuite à ces infortunés. Cruauté si absurde et sigratuite , qu’après le premier mouvement de fureur et d’indignation on a soupçonnéqu’elle pouvait être l’effet de quelque ordre mal donné ou mal entendu ; mais il paraîttrop constant que ce fut l’effet d’une perfidie réfléchie et préméditée.

Quoi qu’il en soit , ce fut cette horreur qui causa la mort au malheureux deLaunay, en remplissant les cœurs de cette rage soudaine et soutenue qui triompha desefforts et de tous les obstacles. C’est en contemplant cette fureur qu’il donna les marquesd’une terreur profonde. Toute présence d’esprit l’abandonna. Il eut pu opposer à laprise du premier pont une résistance plus vigoureuse , en plaçant dans la cour ungrand nombre de pièces d’artillerie. Cette manœuvre eût fait couler des flots de sang;mais , dans le délire forcené des combattans , la Bastille n’en eût pas moins été prise.L’inadvertance de M. de Launay prévint les horreurs d’un massacre inutile. Aprèsavoir vu forcer tous les ponts et tous les postes , il se réfugia dans l’intérieur de sesénormes bastions, et n’eut plus d’autre idée que d’attendre les secours promis par M. deBezenval, ou, s’ils tardaient trop, de se faire sauter en l’air, et d’écraser, disait-il, sesennemis sous les débris de la Bastille. Deux fois il fut repoussé au moment où il allaitmettre le feu au magasin des poudres.

Cependant le peuple victorieux remplit la forteresse. La fureur des uns , le couragedes autres , cherchent le gouverneur. Ce ne fut pas sans peine qu’on le découvrit : sansépée , sans uniforme , un habit ordinaire le dérobait à des yeux qui ne le connaissaientpas. Plusieurs se disputent l’honneur de l’avoir arrêté. U veut se percer le sein d’unecanne à dard que le grenadier Arné lui arrache. Bientôt Élie , Hulin , l’Épine , Legris,Morin , le saisissent, l’entourent, et deviennent ses défenseurs contre la fureur générale-Quelques-uns sont même maltraités et blessés ; en couvrant de leurs corps leur pri-sonnier , ils ne pouvaient le protéger qu’à demi. On lui arrachait les cheveux ; ondirigeait des épées contre lui. Il conjurait ses défenseurs de ne pas l’abandonner jus’qu’àl’hôtel-de-ville. Il réclamait les promesses de MM. Élie et Hulin , ses vainqueurs , etmaintenant ses appuis. Ces deux hommes généreux , épuisés de cette lutte inégale contr el’impétuosité populaire, écartés malgré leur force et leur vigueur, et comme emportés p arle flot de la multitude loin du malheureux de Launay , perdent le prix de leurs efforts-Obligés de s’éloigner un instant, ils voient ce misérable, à qui une rage subite aux appro-ches de la mort, inspire un courage forcené, se defendre contre tous , tomber, foulé auxpieds de la multitude , et le moment après , sa tête hideuse et sanglante s’élever eul’air au milieu des cris d’une alégresse féroce et encore mal assouvie. Cet horrible trophéefut bientôt suivi de plusieurs autres de la même espèce ; des officiers de la garnisonde la Bastille , dénoncés par leur uniforme , eurent un pareil sort. Plusieurs citoyensemployés à la Bastille donnèrent alors des preuves d’un patriotisme aussi éclairé q uecourageux. Tel est M. Vielh de Varennes , ancien ingénieur des ponts et chaussées ,