DE LA RÉVOLUTION. 67
qui , au péril de sa vie , blessé dangereusement , parvint à sauver M. Clouet, régisseur,des poudres. Un individu moins heureux emporta les regrets de tous ceux qui l’avaientconnu. C’était l’honnête de Losme Solbrai, celui qui, le matin même , avait engagé legouverneur à recevoir M. de la Rosière dans l’intérieur de la Bastille. Il était, depuisVlll gt ans , l’ami , le consolateur des prisonniers ; sa douceur, sa générosité étaientconnues. Pourquoi faut-il que le hasard singulier qui dans ce moment vint dénoncerscs vertus n’ait pas eu l’effet qu’il devait produire , et ne soit pas devenu la sauve-garde de ce vénérable militaire ? Déjà entouré d’une multitude que la vue de sonUniforme rendait furieuse , il allait être déchiré par elle , lorsqu’un jeune homme ,pénétré de douleur , d’attendrissement et de désespoir , se précipite dans la foule ,s élance vers lui , l’embrasse , l’appelle son père, son ami, son bienfaiteur, se nomme (1),conjure le peuple d’épargner un respectable mortel , l’ami de tous les malheureux ; ilraconte son histoire : long-temps prisonnier à la Bastille, il doit à M. de Losme plusque la vie. U mourra pour le défendre ; il le serre de nouveau entre ses bras en lebaignant de ses larmes. Déjà quelques-uns s’attendrissent ; mais d’autres s’écrient quec ’est un mensonge, qu’on veut par une fable leur enlever leur victime. Leurs cris couvrentSe s cris : la fureur du peuple redouble } lui-même est frappé , meurtri de plusieursc °ups. On l’arrache avec violence à celui qu’il croit soustraire au péril. Le dignemilitaire , touché de cette générosité , qui adoucit pour lui les horreurs de la mort,dit, les larmes aux yeux : « Que faites-vous , jeune homme ? retirez-vous : vousM allez vous sacrifier sans me sauver ». A ces mots, devenu encore plus intrépide, parceque sa tendresse et sa douleur sont accrues , M. de Pelleport s’écrie : Je le défendraienvers et contre tous. Et oubliant qu’il est sans armes , il écarte la foule avec ses mains,Se condé d’un de ses amis qui l’accompagnait. Ce mouvement violent étonne , irrite laMultitude qu’il devait attendrir , mais qui, bouillante encore au sortir de la Bastille,Ue respirait que la vengeance. Un homme féroce frappe M. de Pelleport d’un coup deb^che sur le cou , le blesse , et allait redoubler lorsqu’il est renversé lui-même parl'ami qui accompagnait M. de Pelleport. Aussitôt, assailli de tous côtés , il se trouvee utouré de sabres , fusils , baïonnettes dirigées contre lui ; il en saisit une , et, avecnne agilité, une force et un courage qu’il reçoit de son désespoir , il écarte la foule,Se fait jour à travers , court vers l’hôtel-de-ville., et tombe sur les marches sansc °nnaissance, tandis que la tête de son respectable bienfaiteur de Losme est promenéeei1 triomphe avec celle de M. de Launay.
Quelques regrets qu’ait excités cette mort parmi ceux qui connurent trop tard celuiqui l’avait si peu méritée , une autre mort non moins funeste excita une douleur plusprofonde , plus durable , et proportionnée à la reconnaissance due à l’infortunée victime^ une fatale méprise. La capitale , et même la patrie , dont la destinée était liée alorsa celle de la capitale , placeront toujours parmi les désastres les plus affligeans de cettejournée la mort déplorable d’un bas-officier nommé Bécart , qui sauva Paris de la plushorrible des calamités. C’était lui qui, se trouvant de garde à la porte du magasin à
( 1 ) Son nom était le marquis de Pelleport : car les titres ridicules de la caste nobiliaire n avaient paser >core été abolis.