Band 
Tome premier.
Seite
134
JPEG-Download
 

i 34 TABLEAUX HISTORIQUES

' leur famille éplorée, suspendirent quelque temps le cours de la procédure; les sollicitationsles plus vives furent employées. Tout fut inutile. Le jugement approchait; l’infamie allaitcouvrir trois branches d’une famille vertueuse , et le front d’un vieillard vénérable leurpère commun ; un jour , un moment encore , et le coup était porté. Ce fut alors que semontrèrent animés du même esprit, et le sénat français , et une assemblée civile , etles citoyens armés , et la masse entière du peuple. C’est cette réunion , si remarquabledans l’histoire des progrès de l’esprit public en France , que trop de monumens ne sau-raient consacrer.

Le décret de l’assemblée nationale, et le discours par lequel il fut provoqué, doiventtrouver les premiers ici leur place. Le jeudi 21 janvier , dans la séance du soir , l’abbéPapin prit la parole. « Ce n’a jamais été sans succès , dit-il , que les droits de la justice» et de l’humanité ont été réclamés parmi vous : un cœur sensible , qui s’intéresse pour» le juste persécuté, peut donc parler avec confiance. Hier un honorable membre a parlé,» peut-être pour des coupables (1). Il craignait le sort d’un jugement pour des hommes» dont les délits n’étaient pas notoirement constatés. Vous avez admis aussitôt sa récla-» mation. Que ne dois-je donc pas espérer lorsque je prends la parole , non pour un» coupable, non pas même seulement pour un juste, mais pour une foule d’individus» honnêtes , irréprochables , qui ont bien mérité de leurs concitoyens , et qui se trouvent» sur le point de subir un châtiment plus terrible que la mort même pour des fautes» auxquelles ils n’ont eu aucune part , qu’ils abhorrent , qu’ils n’ont pu ni empêcher ni» prévenir!... Le tribunal est assemblé ; les coupables vont être cités devant le juge» intégré. Ils méritent la mort ; qu’ils la subissent. Détournez-en vos regards. Il faut» des réparations , il faut des exemples ; qu’ils en servent : mais ne souffrez pas que leurs» tourmens passagers rejaillissent éternellement sur leur famille , plongée dans la tristesse» et qui n’a d’espoir que dans votre justice compatissante. Il existe pour nous un préjugé» barbare qui dévoue à l’infamie les proches d’un criminel. Cédez aux cris de la raison :» réprouvez ce que la saine philosophie condamne : que les fautes soient , dans une nation« sage , uniquement personnelles. Par un reste de la tyrannie féodale , la confiscation des» biens du condamné , en certains cas et pour certains délits , étendait la peine à une» génération innocente , à des enfans , à des proches , déjà trop malheureux d’appartenir» à un coupable. Réduisez, messieurs, par votre sagesse , la peine du délit au seul» criminel ; abrogez cette loi trop rigoureuse qui tue dans ses descendans celui qui a« déjà subi la peine de ses forfaits. Enfin, au milieu de tant de préjugés contre lesquels» je m’élève , quelle barbarie de ne pouvoir justifier dans la suite des temps qu’un» criminel n’est plus , qu’en produisant sa sentence de mort ! Souffrez que la famille» réclame le cadavre ; ordonnez au moins qu’il soit admis à la sépulture commune , et» que rien dans l’acte qui atteste son décès ne retrace le souvenir du châtiment qu’il a

» subi.Ne différez plus une décision depuis long-temps attendue. Rendez la vie ,

» sauvez l’honneur a des familles nombreuses de cette capitale et des provinces : pro-» noncez un décret qui sera pour le royaume un bienfait universel. »

L’assemblée presque à l’unanimité rendit le décret suivant:

Art. I er . Le crime étant personnel , le supplice d’un coupable et les condamnationsinfamantes quelconques ne peuvent imprimer aucune flétrissure à sa famille ; l’honneur

(1) Dans la séance de la veille, M. de Yolney , député de l’Anjou, avait réclamé un sursis àl’exécution de quatre particuliers arrêtés et détenus depuis quatre mois par les ordres du prévôt deChâteau-Gontier , pour faits relatifs aux évènemens de la révolution , en donnant pour raison de sademande que la procédure avait été instruite secrètement par le prévôt , au mépris des décrets del’assemblée nationale. Les détenus devaient être suppliciés le samedi suivant si l’assemblée n’inter-posait son autorité. Le président avait été chargé par un décret d’écrire sur-le-champ au garde dessceaux et de lui demander ce sursis.