16a TABLEAUX HISTORIQUES
aux murs circulaires de l’édifice : elle se répétait sous ce dôme de verre , et s’y brisait enmille parcelles étincelantes. Le son des instrumens d’un orchestre nombreux et les crisde joie de la multitude retentissaient dans cette enceinte sonore. Des danses vives ,animées , populaires , en occupaient l’étendue : une foule innombrable circulait alentouret se renouvelait sans cesse. Les dangers de l’affluence étaient prévenus moins par desprécautions de police que par une disposition générale à des actes de complaisance età des égards mutuels. Voulez-vous que le peuple soit bon? voulez-vous que ses jeuxles plus bruyans soient sans danger pour les autres comme pour lui ? faites qu’il soitheureux et libre. Vérité trop méconnue , que toutes nos fêtes civiques , et surtout cettenuit mémorable, ont irréfragablement prouvée.
Le triomphe de la liberté ne pouvait avoir nulle part autant d’éclat et de charmeque sur les ruines du monument le plus odieux , comme le plus célèbre , de l’esclavage.Aussi rien n’avait été décoré avec autant d’intelligence et de soin , rien n’attirait de plusloin les regards et ne les satisfaisait davantage que l’emplacement où fut la Bastille , oùgisaient encore ses exécrables débris. Les fondemens des huit tours qui jadis composaientcette forteresse n’étaient point encore détruits. Une dixaine d’arbres garnis de leursfeuillages , plantés sur chacun de ses fondemens , figurait aux yeux une tour de ver-dure ; et la présence de ces huit grouppes champêtres faisait, avec le souvenir destours dont ils occupaient la place, un contraste dont, sans s’en rendre compte , on sesentait le cœur ému. Des lampions suspendus en festons lumineux liaient ces arbres l’unà l’autre , et de plus grands cordons de lumière réunissaient ensemble les huit tours.C’était déjà pour l’œil un charmant spectacle -, mais lorsqu’on approchait des arbres ,lorsqu’un transparent éclairé offrait sur le tronc de chacun le nom d’un département,et qu’on apercevait que le nombre total des arbres employés à cette décoration étaitcelui des quatre-vingt-trois départemens de la France , ces guirlandes et ces festonsdevenant tout-à-coup, ce qu’ils étaient en effet , un signe d’union , de fraternité , deconcorde , causaient une douce surprise , et le plaisir des yeux se changeait en jouis-sance de l’ame.
Au milieu s’élevait un mât de soixante pieds de hauteur, portant un drapeau surlequel était empreint ce mot, Liberté , qui avait foudroyé la Bastille. Il était surmontéd’un énorme transparent qui répétait au loin cette inscription à tous les yeux. Parmides ruines pittoresquement jetées , sur un tas de grilles et de fers , on voyait le bas-relief si connu, qui avait décoré l’horloge de ce lieu de douleurs , et qu’un raffinementde barbarie avait destiné à blesser continuellement les regards des malheureux captifs,en combinant sous leurs yeux la mesure lente du temps avec une image sensible del’insupportable fardeau de l’esclavage ( t ). Ces tristres débris , ces décombres , et desrestes de cachots éclairés d’une manière lugubre , rappelaient d’horribles souvenirs ; etl’on avançait en silence, involontairement assailli par des pensées mélancoliques , lors-qu’en arrivant au bosquet de lumières et de feuillages , et fixant ses regards sur la porte ,on y lisait cette inscription ingénieuse et piquante : Ici l’on danse. Alors tous lesnuages se dissipaient : la joie rentrait dans le cœur de l’homme de bien ; il ne songeait- plus au despotisme ministériels et à ses forfaits que pour jouir avec plus d’ivresse duplaisir de le voir à jamais détruit. On dansait en effet sur ce même sol où coulèrent tantde pleurs , où gémirent tant de fois la vertu , le génie, l’innocence j où furent si souventétouffés les cris du désespoir. On dansait ; et les ris , l’amour , la douce sécurité , l’ardentpatriotisme , purifiaient en quelque sorte cette enceinte des crimes de la tyrannie.
( i ) Ce bas-relief représentait , comme supports de l’horloge , deux esclaves courbés sous le poidsde leurs chaînes.