DE LA RÉVOLUTION. i 63
Tandis qu’à l’une des extrémités de la ville on croyait goûter ainsi ce que cetten üit pouvait offrir de plus délicieux, un spectacle , non pas plus attachant, mais plusVaste , se déployait à l’autre extrémité. Jamais les Champs-Elysées ne méritèrenttiueux leur nom. Cette immense et charmante promenade , également et artistementéclairée , remplie de danses et de jeux, peuplée d’amis et de frères , ressemblait réelle-ment à ce que les anciens nommèrent les demeures heureuses ; et l’on eût dit que lePeuple français venait, après sa régénération , dans un véritable Élysée , oublier sesmaux passés , et respirer une vie nouvelle.
Comme les bosquets de la Bastille , les allées qui découpent en quinconce cetteSpacieuse enceinte étaient resplendissantes de lumière. Les hautes branches de tous lesarbres étaient parsemées de lampions , et de cordons de petites lanternes , courbées enguirlandes mobiles , unissaient les arbres entre eux. Le terrain découvert et applani quiest au centre de ces plantations élysiennes était , à ses quatre extémités , occupé pardes orchestres , autour desquels dansait toute la jeunesse. Au milieu de cette esplanades’élevait un grand obélisque illuminé dans toute sa hauteur. A sa base était encore unorchestre qui contenait plus de musiciens que tous les autres , et qu’entourait en dansantUne jeunesse plus nombreuse. Partout s’offraient des rafraîchissemens , des exercices ,des jeux d’adresse. Partout confusément et paisiblement assis sur l’herbe , des citoyensde tout âge, de tous états , des pères de famille entourés de leurs enfans , des amans,des époux , de joyeux amis , se livraient avec abandon à ce ravissant mélange desensations vives et de sentimens doux. Non , rien d’ancien ni de moderne n’eut jamaistin pareil caractère. C’était une multitude sans nombre et sans foule , une liberté sansfrein et sans désordre , une gaieté sans masque et sans licence , une orgie sans ivresse,Une bacchanale sans fureurs. Ce fut, en un mot, une nuit unique dans l’histoire des
nuits.
Ces jouissances se prolongèrent jusqu’au moment où, une partie des lampes étantconsommée , le jour naissant fit pâlir le reste. Alors chacun se retira tranquillement ;et, quelqùe éloignée que fût sa demeure , s’il ne put la regagner sans fatigue , ce fut dumoins rtèec sécurité. La défense faite aux voitures de circuler dans Paris pendant cettenuit suffit pour en écarter tout danger et tout accident. On a pris la même précautiondepuis la révolution dans toutes nos fêtes publiques ; ces fêtes étaient données autrefoisde manière qu’on ne pouvait s’y rendre sans être bourré par des gardes rébarbatifs ,ou écrasé par les voitures. Les fêtes doivent être pour tout le monde -, il faut quechacun en partage les plaisirs et les fatigues.
Afin que des solennités de toute espèce signalassent le séjour des fédérés parmi nous ,tin grand nombre d’entre eux voulurent , avant leur départ, honorer la mémoire desPremiers martyrs de la liberté. Les Bretons qui avaient juré une amitié éternelle auxVainqueurs de la Bastille , se rendirent le 22 , à leur invitation , sur ses ruines. Plusieursautres gardes nationaux de divers départemens se joignirent à eux. L’appareil cham-pêtre dont ces ruines étaient revêtues quatre jours auparavant avait disparu. L’appareilfunèbre était sans éclat, sans décorations pompeuses. Un simple mausolée , entouré desfemmes et des enfans de ceux qui le 14 juillet 1789 moururent pour la patrie , et desguerriers qui furent assez heureux pour verser dans ce grand jour une partie de leursang pour elle , tel fut le tableau simple et touchant offert à l’admiration et a l’atten-drissement des fédérés. Mais , comme le dit un historien de ces évènemens célèbres ," ù défaut d’ornemens étrangers , ce lieu même, tout resplendissant de leur gloire, lah retraçait plus vivement aux yeux et à l’esprit que le plus brillant appareil. » Il n’étaitP as une pierre de la Bastille qui ne fût un monument ou un trophée , et qui ne rappelâtàux spectateurs un exploit héroïque ou un généreux dévouement. Aussi vit-on couler