DE LA RÉVOLUTION. 191
auxquels s’était joint un grand nombre de gens sans aveu , continuait à démolir le donjon.Les uns ont prétendu que ce mouvement populaire avait été préparé par la cour , afinque la garde nationale étant obligée de s’y transporter, et les esprits tournant leur attentionde ce côté , on prît moins garde à ce qui se passait au château ( 1 ) pour le départ du roi ;d’autres au contraire attribuent ce soulèvement aux Orléanistes.
Quoi qu’il en soit, et laquelle de ces versions que l’on adopte , voici de quelle manièrefut dissipé l’attroupement dirigé sur Vincennes . Le maire de ce village fit ses réquisitions,et sur-le-champ des détachemens d’infanterie légère , de cavalerie et de garde nationale ,se rendirent au lieu du délit. Avec eux s’y rendit aussi , par un simple mouvement decuriosité, une grande partie des habitans de ce quartier populeux ; et bientôt, gagnéspar l’exemple, les curieux se joignirent aux travailleurs. M. de Lafayette, instruit del’état des choses , ne tarda point à arriver. Il trouva devant le château les troupes rangéesen bataille ; sur le donjon les démolisseurs fort appliqués à leur ouvrage , et , tels quedes gens payés pour faire une besogne , et qui ne se mêlent d’aucune autre, ayant l’airde ne pas même apercevoir les dispositions militaires qui se faisaient autour d’eux. Legénéral parle aux troupes avec fermeté 5 il leur rappelle les lois de la subordination, lesefforts heureux qu’elles ont faits tant de fois pour amener l’ordre , leurs sermens , leursdevoirs , et l’honneur de la garde nationale parisienne. U mêle à quelques reprochesbeaucoup de ces paroles obligeantes et populaires qui sont si propres à gagner les esprits.Tout cela produisit son effet ordinaire , et la garde nationale protesta de son obéissanceau général , et de la fidèle exécution de ses ordres.
Alors s’adressant au maire de Vincennes pour se mettre tout-à-fait en règle en sefaisant requérir par le pouvoir civil, « Monsieur , lui dit-il d’une voix haute , en qualité» de commandant de la garde nationale, je prends ici vos ordres et j’obéirai, mais je vous» avertis que si vous manquez de fermeté , et si vous ne faites pas respecter la loi , je vous» dénonce demain à l’assemblée nationale. » Les officiers municipaux donnent ordre defaire cesser la démolition (qui pendant tout ce temps continuait avec le même sang froidet la même activité ) , et d’arrêter tous ceux qui seraient surpris en flagrant délit. Aussitôtun détachement de la garde nationale s’élance vers le donjon : la plupart des travailleursquittent l’ouvrage , descendent avec rapidité, sortent, et se jettent dans la foule desspectateurs : soixante seulement sont plus tenaces , et, n’ayant pas voulu s’interrompre ,sont arrêtés avec leurs outils. Cependant ceux qui s’étaient mêlés parmi le peuple l’excitentà insulter la garde nationale. Docile à la voix de son chef, elle présente la baïonnette :les mutins prennent la fuite et reviennent dans le faubourg , sans doute pour le soulever ,et l’engager à délivrer de force les prisonniers. On avertit le général du danger qui lemenace : il fait ses dispositions. Les prisonniers sont placés au centre , deux forts déta-chemens de cavalerie ouvrent et ferment la marche : l’infanterie défile sur quatre colonnesavec plusieurs pièces de canon sur les ailes. L’armée traverse ainsi tout le faubourg sanséprouver d’autre résistance, même apparente, que celle d’un assez grand nombre d’hommesqu’elle trouva rassemblés et armés à la barrière du Trône, mais qui se dissipèrent à sonapproche, sans qu’aucun accident eût troublé cette expédition , si ce n’est un coup depistolet que reçut, dit-on , un cavalier qui s’écarta des rangs, et d’autres coups de feuque M. Desmottes , aide-de-camp , dit lui avoir été tires lorsqu’il allait a travers lacampagne porter les ordres du général, ou lui rapporter des nouvelles de l’ennemi.
Les prisonniers furent conduits à l’hôtel-de-ville , et déposés ensuite à la conciergerie ;et M. de Lafayette , satisfait des succès de cette journée , reprit le chemin de Paris , oùla scène qui se passait aux Tuileries attira bientôt son attention et sa vigilance. C’est lesujet du tableau suivant.