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Tome premier.
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198
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198 TABLEAUX HISTORIQUES

gladiateur victorieux , frappé d’un coup mortel, sortait de l’arêne , emportantlui l’admiration et les regrets.

Mirabeau avait de grands torts aux yeux de ses compatriotes 5 mais il avait rendude grands services à la patrie : et ce qui prouve la rectitude de l’instinct du peuple ,c’est la différence d’accueil que l’homme extraordinaire dont nous parlons , obtintpendant sa vie , au lit de la mort , et dans le cercueil. Quand du haut de la tribune,lors du décret sur le droit de paix et de guerre, il prononça ce mot éloquent et profond :« Il riy a pas loin du Capitole à la Roche Tarpéïenne ; » malgré sa pénétration , il n’avaitpas encore le secret du peuple à son égard ; et le peuple lui-même ne savait pascombien il était attaché à ce même homme qu’il traitait par fois avec tant de sévérité.Sa tombe devint la véritable pierre de touche de son mérite 5 tous les souvenirs hono-rables formèrent une garde autour du grand homme qui achevait de vivre , et nelaissèrent approcher rien de ce qui pouvait les affaiblir ou le contrister.

Le troisième jour , le mal prit un caractère alarmant » et tout Paris le sut. Depuisce moment jusqu’après les obsèques , le peuple ne désempara point de la rue Chaussée-d’Antin. Deux mille individus , renouvelés d’heure en heure , assiégèrent constammentla porte de Mirabeau , suivirent sa maladie dans toutes ses phases , et allèrent enrépandre les nouvelles dans les différens quartiers de la ville. Le malade, sur son lit demort, répondit à ses amis avec la même énergie et la même dignité , avec le mêmecalme et même avec les grâces qu’on aimait tant à trouver en lui , quand il occupaitle fauteuil de la présidence ; chaque phrase tombée de ses lèvres expirantes , décélaitune ame étrangère , pour ainsi dire , aux atteintes mortelles du corps : on eût dit quecet homme extraordinaire assistait à sa dissolution , et n’était que le témoin de sontrépas. Avait-il un pressentiment des honneurs qu’on lui destinait , quand deux joursavant sa mort, au bruit d’un coup de canon , il dit : « Sont-ce là les commencemens des» funérailles d? Achille P » Il rendit le dernier soupir dans les bras de l’amitié 5 et sonvisage, d’accord avec le dernier mot sorti de sa bouche éloquente, dormirconserva long-temps l’empreinte de son ame tranquille et impassible au moment descrises les plus violentes.

Dès qu’on n’eut plus d’espoir , et que la perte du grand homme fut consommée ,l’enthousiasme de l’admiration , joint à celui de la reconnaissance , s’empara de tousles esprits ; on s’y abandonna comme pour donner le change à la douleur. La pompefunèbre eut lieu le lundi 4 avril. Jamais cérémonie ne fut plus majestueuse. A cinqheures du soir , le cortège commença à se former. Un détachement de la cavalerienationale parisienne ouvrait la marche , les trompettes en tête , recouvertes de crêpes :puis la garde nationale en grande quantité , les uns portant le sabre et le fusil renversés 5les autres sans armes , mais tous dans le plus parfait recueillement. Après eux parais-saient les invalides , la plupart mutilés , et ressemblant plutôt à des débris d’hommes ;ils marchaient péniblement sous le poids de la douleur , plus encore que sous le fardeaudes ans et des infirmités. Us étaient suivis des grenadiers donnant le bras aux Cent-Suisses , des gardes de la Prévôté de l’hôtel , des soldats du régiment du Roi , des Suissesrouges , portant tous sur leur physionomie la tristesse dont leur bras gauche offraitl’emblème. De distance en distance, le roulement sourd et rare des tambours , drapésde noir , interrompait le silence morne de ces guerriers. A la psalmodie du clergésuccéda une marche funèbre et religieuse , exécutée sur divers instrumens étrangers ,naturalisés depuis peu en France .

Bientôt tous les yeux se fixèrent sur le drap mortuaire voilant les restes d’un grandhomme, portés par seize citoyens-soldats du bataillon de la Grange-Batelière, dontMirabeau était commandant. Le drapeau du même bataillon flottait sur le cercueil.

Après le deuil, où se trouvaient aussi les Ministres et le Garde des Sceaux de l’Empire