DE LA RÉVOLUTION. i 99
avec sa simarre , l’Assemblée nationale presqu’entière , escortée par le bataillon desVétérans et par celui des Enfans , et précédée de son président, qu’entouraient les douzehuissiers de la chaîne , imprimait à ce cérémonial le caractère le plus auguste : ilsemblait, en le voyant , que tout le peuple français des 83 départemens assistait encorps aux funérailles du plus éloquent des orateurs de la liberté. C’était un grandhommage décerné au génie comme par inspiration* Les électeurs , les députés des 48sections , le département, la municipalité , les juges des tribunaux de Paris , les officiersmunicipaux de divers lieux circônvoisins , toutes les sociétés fraternelles et les clubspatriotiques de Paris suivaient l’Assemblée nationale. La marche était fermée par undétachement considérable d’infanterie et de cavalerie.
Ce cortège , qui remplissait un espace de plus d’une lieue , marchait dans le plusgrand ordre, au milieu d’une double haie de gardes nationaux et d’une foule innom-brable de citoyens de tout sexe et de tout âge , éprouvant la douleur profonde qu’inspireune grande perte publique.
Après trois heures d’une marche religieusement silencieuse , on arriva à St.-Eustache.Le temple était entièrement tendu de noir. Un sarcophage était élevé au milieu duchœur. Lorsqu’on eut fait les prières usitées , M. Cérutti prononça un discours , danslequel il considéra Mirabeau comme politique et comme législateur. En rappelant sesvertus civiques et les services qu’il avait rendus à la patrie , l’orateur fit verser deslarmes à tous ses auditeurs. Après ce discours, le cortège se mit de nouveau en marchepour se rendre à Sainte-Geneviève. On arriva à minuit , et le corps de Mirabeau futdéposé auprès de celui de Descartes , dans le temple destiné à recevoir les restes desgrands hommes.
La détermination que prit l’Assemblée nationale de convoquer une autre législature,le i 5 du mois d’avril , c’est-à-dire , treize jours après celui delà mort de Mirabeau,est peut-être , de tous les éloges qu’on a faits de cet homme extraordinaire , le plusdélicat et le plus flatteur.
En terminant ce tableau , nous devons rappeler que, dans le bouillonnement despartis qui se formèrent depuis, on l’accusa d’un pacte impie avec la cour qu’il avaitterrassée , de trahison envers la France qu’il avait servie ; et que l’ingratitude, foulantbientôt sa tombe , dispersa sa cendre sans pouvoir dévorer sa renommée. Le lustrequi l’environne est devenu le domaine des nations.
C’est à l’impartiale postérité seule qu’il appartient de mettre à leur véritable placeles hommes publics qui , jetés dans des circonstances difficiles , ont nécessairementallumé contre eux beaucoup de haines et de vengeances, dont la gloire avait trop d’éclatpour ne pas exciter l’envie à fouiller calomnieusement dans leurs faiblesses. L’Angleterren’a pas encore prononcé définitivement sur les fautes reprochées à Bacon par sescontemporains. Ces fautes sont devenues de jour en jour plus douteuses ou moinsgraves ; de jour en jour la mémoire de cet homme célèbre s’agrandit et s’épure ; etl’orgueil national, supérieur à tous les partis , écarte maintenant avec impatience , lesallégations vagues dont on chercherait encore à flétrir un si grand nom. Quand tous lesnuages seront dissipés , quand toutes les préventions seront détruites , il sera permisde réclamer pour les cendres de Mirabeau la place qui leur est due au Temple de Mémoire.Peut-être quelque honneur sera accordé à ceux qui osèrent elever la voix pour défendrele génie 5 d’autres voix s’élèveront pour demander l’anéantissement d une loi dont ilfaut perdre le souvenir j un grand acte de justice, que quelques années retardent encore,apprendra à la vertu, au talent persécutés , que le temps leur apportera des consolationset des jouissances, et que la postérité fut toujours la réparatrice équitable des injusticescontemporaines.