CINQUANTE-CINQUIEME TABLEAU
DE LA RÉVOLUTION.
APOTHÉOSE DE VOLTAIRE, LE 12 JUILLET 1791.
Dans les révolutions politiques , où la différence des intérêts produit nécessairementcelle des opinions , où les âmes s’exaltent pour soutenir l’erreur comme la vérité , oùles haines de partis (plus fortes que les haines particulières) succèdent aux doucesaffections de la société , on aime à reposer ses yeux sur un spectacle qui réunit tousles suffrages , qui rapprocha pour un instant les esprits les plus opposés , et dont l’histoireconservera soigneusement l’époque , comme celle du triomphe complet des lumières etde la philosophie.
L’assemblée constituante avait décrété le 3o mai , jour anniversaire de la mort deVoltaire , qu’il avait mérité les honneurs dus aux grands hommes. Sans doute il n’étaitpas besoin d’un décret pour que Voltaire fût rangé parmi les bienfaiteurs des nations :quelle loi pouvait valoir l’admiration et la reconnaissance de l’Europe entière , j’aipresque dit de l’univers ? Mais il importait au corps législatif d’expier solennellementl’outrage fait à la raison universelle dans la personne d’un grand homme. Paris brûlaitde voir rentrer glorieusement dans ses murs ces restes précieux qu’un fanatisme barbareavait privés de sépulture , que l’on n’avait pu dérober à la rage de leurs ennemis qu’enles travestissant, et qui, sortis furtivement de Paris , reposaient en silence , depuistreize ans, dans la solitude monastique de Sellières , visités seulement par quelques sagesqui bravaient la superstition régnante, et par les étrangers, surpris qu’un désert renfermâtcelui dont le nom remplissait le monde. Les amis des lettres et de la liberté hâtaient detous leurs efforts ce triomphe qui devait humilier également le fananisme et l’ignorance jils votaient des couronnes civiques à celui qui avait fait dans l’opinion la révolution quis’opérait alors dans le gouvernement. Son apothéose fut fixée au n juillet.
L’antiquité avait vu plus d’une fois la reconnaissance publique placer au rang desdieux le guerrier sauveur de sa patrie ; et , dans une religion enrichie chaque jour destrésors de la fiction , l’ardente imagination des Grecs se plaisait à former une filiationdivine au mortel qui avait étonné la terre. L’adulation romaine transporta dans la suite
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