282 TABLEAUX HISTORIQUES
On avait choisi Coblentz pour le rendez-vous des troupes alliées. Les Prussiens s’ytrouvèrent rassemblés au nombre de cinquante mille hommes d’élite , à la fin du moisde juin. Ils étaient commandés par le duc régnant de Brunswick , qui, par la crédulitéqu’il a témoignée pour les assurances peu fondées des émigrés français , et par l’issuemalheureuse de sa campagne de 1792 , a compromis également sa réputation de grandgénéral , et celle de prince sage que toute l’Europe lui accordait auparavant. Le roi dePrusse et ses deux fils s’étaient rendus à Coblentz , et s’étaient résignés aux fatigues dela guerre, comptant bien en être dédommagés par le rétablissement de la monarchiefrançaise , dont ils savouraient déjà la gloire, et par les plaisirs dont serait accompagnéleur séjour à Paris , ou plutôt parle démembrement de la monarchie-française , qu’on asu depuis avoir été projeté alors par les puissances environnantes. Qu’on ne croie pas quececi ne soit qu’une exagération dictée par l’amour de notre pays , et par le sentimentde sa gloire : il est facile de se convaincre par les journaux allemands de cette époque ,et par les mémoires qui ont été publiés depuis , que rien n’était plus commun chez lessoldats , et même chez les généraux , que des discours de cette sorte \ et les Prussiens croyaient tellement que l’on n’oserait pas soutenir leur présence , qu’ils disaient, à l’instantoù l’on tirait le canon de retraite : « Si les Français entendaient ce bruit-là , nous les» verrions s’enfuir sur-le-champ. »
Qui donc avait pu inspirer des idées si fausses à toute l’Allemagne ? Comment pou-vait-elle croire qu’une nation dont elle avait tant de fois éprouvé le courage se laisseraitsi lâchement asservir ? quel garant avait-elle des succès qu’on lui promettait ? Mon lecteurme devine , il a nommé les émigrés. En effet , c’est à eux seuls que l’Allemagne doit lesmaux dont elle est devenue la proie. Us abandonnèrent leur patrie aussitôt qu’on vouluty introduire la réforme et diminuer leurs privilèges : ils avaient promené leurs follesprétentions dans toute l’Europe 5 ayant enfin trouvé dans l’empereur et le roi de Prussedes princes plus zélés que les autres pour le rétablissement de la monarchie française,ils choisirent l’Allemagne , et particulièrement les électorats de Trêves et de Mayence ,pour leur séjour et le lieu de leur rassemblement. Ces belles contrées se ressentirontlong-temps des maux cruels de la guerre qu’ils y ont attirée. Ces chevaliers français prétendirent former une croisade pour la conquête de leurs droits et de leurs biens àjamais perdus. Chassés successivement de tous les pays où ils se sont retirés, ils ont finipar tramer la misère la plus affreuse , après avoir affiché la prodigalité la plus ruineuse ;et ils ont fourni un grand et déplorable exemple qu’on se répent presque toujours d’avoirtourné les armes contre sa patrie , quand même on aurait à se plaindre d’elle. Les anciensdisaient qu’il faut tout sacrifier aux dieux , a sa patrie , à sa famille.
Ceux qui se trouvaient à Coblentz , quand les Prussiens y arrivèrent, croyaient avoirla plus grande influence sur le commandement des troupes et la rédaction des plans decampagne , dans une guerre qui n’était entreprise que pour eux. Loin de cela , uneordonnance de l’électeur les chassa de la ville , dont ils s’étaient , pour ainsi dire, rendusmaîtres à la faveur de leur nombre. Us firent tous leurs efforts pour se maintenir àCoblentz avant d’aller occuper le camp qui leur fut assigné. Ce camp était séparé decelui des Prussiens , et on leur avait fait les défenses les plus expresses de communi-quer , même verbalement, avec les émigrés , tant on craignait que l’exemple de l’indisci-pline dont ils étaient soupçonnés ne fut contagieux pour l’armée.
Ce fut dans les derniers jours de juillet que les Prussiens quittèrent Coblentz , etprirent le chemin de la France par Trêves et Luxembourg . Dans ce dernier endroitils furent grossis par un corps d’Hessois , commandé par leur landgrave lui-même , quivoulut prendre part à cette guerre contre la liberté , comme il avait déjà fait à celled’Amérique. Enfin, le iq août, l’armée combinée entra sur le territoire français , etforma sur-le-champ le siège de Longwi. Cette petite ville , qui était bien fortifiée etsuffisamment pourvue de munitions de toute espèce , eût pu arrêter long-temps l’ennemi ,