3os TABLEAUX HISTORIQUES
daient les gazettes payées par les gouvernemens en guerre avec nous. De pareilles décla-mations devaient obtenir un grand succès chez un peuple crédule , oisif, et avide denouveautés , qui nourrit son inaction des récits les plus ridicules , et qui devait cettefois se laisser surprendre avec plus de facilité , parcequ’on lui racontait les outragesfaits à la religion , la seule chose qu’il respecte. Dès-lors les Français établis à Rome ,les agens de notre gouvernement, les commerçans , les artistes , en un mot tous ceuxqui ne faisaient pas corps de secte avec les émigrés , furent regardés du plus mauvaisœil, et souvent insultés par le peuple. Les persécutions s’adressèrent surtout aux jeunespeintres , qui de l’amour des arts avaient passé si facilement à celui de la liberté , etqui en étaient devenus les plus ardens apôtres. Deux élèves de l’académie ( les citoyensRater et Chinard ) furent emprisonnés sous de légers prétextes , et accablés de tous lesmauvais traitemens dont leur titre de Français et de patriotes les rendait trop dignes auxyeux de la cour de Rome. Us parvinrent à faire entendre leurs plaintes , du fond deleurs cachots , à la convention nationale ; et sur l’ordre qui fut donné au conseil exécutifde réclamer contre une aussi affreuse violation du droit des gens , il écrivit au papeune lettre , dont nous rapporterons quelques fragmens qui sont propres à faire connaîtreles circonstances dont nous nous entretenons.
« Pontife , il ne suffit pas à la république française de prévoir le terme et l’anéan-» tissement de la tyrannie dans l’Europe ; elle doit en arrêter l’action sur tous ceux» qui lui appartiennent : déjà son ministre des affaires étrangères a demandé l’élargisse-» ment des Français arbitrairement détenus à Rome ; aujourd’hui son conseil exécutif» les réclame au nom de la justice qu’ils n’ont point offensée , au nom des arts que» vous avez intérêt d’accueillir et de protéger , au nom de la raison qui s’indigne de« cette persécution étrange , au nom d’une nation libre et généreuse , qui dédaigne les» conquêtes , il est vrai , mais qui veut faire respecter ses droits , et qui n’a pas su les» conquérir sur ses prêtres et ses rois pour les laisser outrager par qui que ce soit sur» toute la terre.
» Telles sont aujourd’hui les maximes de la république française : trop puissante» pour avoir recours aux menaces , mais trop fière pour dissimuler un outrage, elle» est prête à le punir si les réclamations paisibles demeuraient sans effet. »
Cette lettre n’eût fait qu’irriter davantage le gouvernement romain sans obtenirde lui la délivrance des artistes français , si le conseil exécutif n’eût appuyé ses récla-mations par une escadre qui sortit de Toulon , et qui , après avoir secondé l’armée deterre dans la conquête du comté de Nice , fit voile vers les côtes de l’Italie . La courde Rome , intimidée par cette apparition dont les suites pouvaient tourner contre elle ,relâcha de sa rigueur envers les républicains ; et les peintres furent remis en liberté.Ce fut à cette époque que le citoyen Basseville , secrétaire de la légation française àNaples, fut envoyé à Rome pour y exercer par intérim les fonctions d’agent de la répu-blique. Les premiers instans qu’il passa dans cette ville furent marqués par plusieursactes de condescendance de la part du gouvernement, et il sut au moins faire respectersa nation. Mais bientôt après se répandit la nouvelle du désastre qu’avait essuyé notreescadre dans l’expédition de Sardaigne ; une tempête violente avait dispersé tous nosvaisseaux , et le Languedoc avait souffert surtout des avaries considérables. L’escadres’était réfugiée à Naples , qui n’était pas encore déclarée contre la France , et y faisaitles réparations dont elle avait besoin. Ce léger échec fut un sujet de triomphe pourtoute l’Italie. Les prêtres y virent le doigt de Dieu qui se vengeait de ses ennemis , etils publièrent que l’instant de la destruction des nouveaux Philistins était venu. Toutfut mis en usage à Rome pour animer le peuple contre les Français , et le pousser àun excès que l’on pourrait désavouer ensuite , mais que l’on voulait bien laisser com-mettre , ainsi que le récit des évènemens va le prouver. Dès-lors les cérémonies de la