QUATRE-VINGT-TROISIEME TARLEAU
DE LA RÉVOLUTION.
Pendant que les députés proscrits séjournèrent à Caen , on vit venir plusieurs foischez eux une jeune et belle personne , accompagnée d’un domestique. Elle demandaà parler à Barbaroux , et ayant obtenu de lui des lettres pour un de ses amis deParis , elle partit pour cette ville , et y arriva dans les premiers jours de juillet. Le12 du même mois, elle écrivit à Marat , qu’une maladie retenoit chez lui , pour enobtenir une entrevue où elle lui révéleroit des choses essentielles au salut de la république.Ayant été introduite, le 1 3 , chez ce député, qu’elle trouva dans son bain , elle lui plongeaun poignard dans le cœur.
Aux cris poussés par le mourant , accoururent les gens de la maison , la force armée,des officiers de justice. Ils trouvèrent Charlotte Corday assise auprès de la baignoire ,et attendant avec tranquillité ce qui résulteroit de cet évènement. On se jeta sur elleavec violence , on l’entraîna dans une prison , on la livra sur-le-champ au tribunalrévolutionnaire. Sachant le sort qui lui étoit réservé , elle se prépara à la mortavec un courage simple et modeste , sans faste et sans apprêt, comme une personne quiavoit assez vécu , puisqu’elle venoit de rendre un service signalé à sa patrie. Elle portale même caractère au tribunal , où elle comparut le 16. Ses réponses et son interro-gatoire sont un modèle d’une élévation de sentiments à laquelle peu d’accusés sont par-venus, parmi les nombreuses victimes immolées durant la révolution. « Connoissez-vous« ce couteau? —Oui, c’est celui avec lequel j’ai tué cet anarchiste.—Y a-t-il long-« temps que vous aviez formé ce projet? — Depuis le 3 i mai dernier ; d’ailleurs j’ai« appris que celui que j’ai tué distribuoit de l’argent pour allumer le feu de la guerre
« civile._Comment avez-vous pu former le projet d’assassiner un homme que vous ne
« commissiez pas ?_Je l’ai fait pour sauver cent mille hommes. — Ne vous êtes-vous pas
« essayée pour porter le coup ? — Non. — Il est cependant bien démontré que vous ne« l’auriez pas tué si vous l’eussiez frappé un peu plus bas.—Eh bien! c’est le hasard, etc. »...Telle fut la maniéré dont répondit constamment cette courageuse fille. Dépouillée desséductions de l’espérance , qui font lâchement dissimuler la vérité jusqu’au pied del’échafaud , elle ne marchanda point sa vie avec ses juges ; et après s’être illustrée parune action qui sembloit bien au-dessus de son sexe , elle se montra par sa mort ,supérieure au reste des hommes.
Elle écrivit à Barbaroux, la veille de sa condamnation , une lettre datée des prisons
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