334 TABLEAUX HISTORIQUES
de l’Abbaye , dans la ci-devant chambre de Brissot , le deuxieme jour de la préparation à lapaix. L’histoire conservera soigneusement cette piece importante , qui servira à la pos-térité pour asseoir un jugement invariable sur les différents partis qui ont éclaté dansla révolution , et pour attribuer à chaque personnage la portion de louange ou de blâmequ’il a méritée. Nous regrettons que l’espace nous manque pour rapporter cette lettre ;mais on peut voir , par sa date seulement , par le soin que prit Charlotte Corday deciter la chambre de Brissot ( et mieux encore par les sentiments patriotiques de la lettremême), combien sont injustes les accusations de fanatisme royal et religieux dont ona voulu ternir la mémoire de cette fille célébré. Il est facile de se convaincre qu’elleétoit républicaine ; son admiration pour le talent et la vertu l’avoit fortement attachéeaux orateurs éloquents qui, après avoir fondé la république , vouloient l’affermir parde bonnes lois et le retour à l’ordre ; la conformité de ses sentiments avec les leurs ,leur disgrâce au 2 juin , leur proscription depuis cette époque , enfin le régné épou-vantable des crimes et de la violence qui s’annonçoit dès lors avec tant d’audace : cefurent là des motifs , légitimes sans doute , qui décidèrent Charlotte Corday à se dévouerpour le salut de tous. Si la morale sévere ne peut pas approuver son action , puisqu’elleest une violation des lois et un attentat contre la société , l’Europe , qui a déjà remplil’office de la postérité à l’égard de cette héroïne , l’a justifiée par les motifs sublimesqui la guidèrent, elle a mis son nom à côté de celui de Brutus : mais elle a tiré de cesdeux exemples inutiles de dévouement une leçon qui ne doit pas être perdue pourles peuples qui veulent devenir libres 5 c’est qu’il faut anéantir la tyrannie en mêmetemps que le tyran ; c’est qu’il faut exterminer l’hydre, si l’on ne veut pas que ses têtesrenaissent.
Charlotte Corday fut conduite au supplice le 17 juillet, au milieu d’une fouleinnombrable qui l’accompagna, en lui disant des injures , depuis le palais de justicejuqu’à la place de la révolution. La canaille , à qui l’on commençoit à donner toutelicence , crut ne pouvoir mieux prouver son obéissance à ses chefs qu’en déployant laplus atroce fureur contre l’assassin de P ami du peuple : elle fut poussée à un tel point,qu’un homme monta sur l’échafaud, prit la tête par les cheveux à l’instant où elle futséparée du corps, et lui appliqua plusieurs soufflets. Ainsi la France devoit offrir,dans ces temps malheureux , des barbaries sans exemple jusqu’alors chez les peuples lesmoins civilisés.
L’enthousiasme qu’inspira cette fille généreuse à tous ceux qui détestoient la nouvelletyrannie , fut tel que l’aspect des supplices ne put le modérer. On s’arrêtoit dans lesrues pour se raconter les circonstances de la vie et de la mort de Charlotte Corday 5 onse montroit son image , sa lettre testamentaire *, on s’entretenoit de sa beauté , de soncourage, de son sourire dédaigneux aux injures du peuple, de son refus d’être assistée parun prêtre sermenté ou non : l’admiration croissoit de maniéré à effrayer la tyrannie. Ona voit vu un jeune homme accourir à la prison le jour que l’héroïne venoit d’y entrer, sejeter aux pieds du concierge , demander en grâce à se constituer prisonnier et à subirla mort pour elle : on vit , après son supplice , Adam Lux , député extraordinaire deMayence , saisi d’enthousiasme pour Charlotte Corday , faire une apologie de son action,et pousser le courage jusqu’à imprimer et à afficher la proposition de lui élever unestatue avec cette inscription : Plus grande que Brutus . A l’instant on le jeta à l’Abbaye. Eny entrant il s’écria dans un transport de joie •. Je vais donc mourir pour Charlotte Corday !Il fut condamné quelque temps après.
Le 16 juillet on avoit transporté dans l’église des Cordeliers le corps de Marat ,auprès duquel on voyoit la baignoire où il avoit été tué , ainsi que sa chemise teintede sang. La Convention nationale assista en corps aux obsèques , qui furent célébréesen présence d’une foule considérable de peuple , et sur-tout de femmes , qui, par leur